Débat AGS: La Russie, I

Le 25 avril 2005, Vladimir Poutine, alors président de la Fédération de Russie, déclarait que la chute de l’URSS était « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle ». Il n’y a pas beaucoup d’exemple plus spectaculaire de la différence de perceptions entre l’est et l’ouest de l’Europe. La Russie d’aujourd’hui n’est pas devenu une démocratie libérale contrairement aux espoirs du début des années 90. Sans doute était-ce une illusion de croire qu’il pouvait en être autrement compte tenu des facteurs à l’œuvre.

La Russie est différente, par sa masse d’abord, c’est le premier pays du monde par sa superficie avec 17 millions de kilomètres carrés, loin, très loin devant le numéro deux, le Canada et ses 9 millions de kilomètres carrés. Le tout est dispersé sur une dizaine de fuseaux horaires. Par sa population aussi, le pays le plus peuplé de l’Europe Occidentale, l’Allemagne compte 82 millions d’habitants, la Russie 142 millions.

Cette masse immense est sans aucun doute l’un des grands triomphes de la volonté humaine sur la réalité géographique. De Saint-Pétersbourg à Vladivostock les frontières du pays longent des espaces géographiques et culturels très diversifiés de l’Europe, Moyen-Orient, Asie centrale jusqu’à la Chine.

Pourtant, ces caractéristiques hors-normes de la Russie ne doivent pas nous cacher l’incontestable caractère européen de la Russie. En réalité la majorité de la population du pays réside à l’est de l’Oural et ses deux capitales historiques, Moscou et Saint-Pétersbourg, sont en Europe. Depuis, plus de 300 ans, la Russie est intégrée au jeux des grandes puissances européennes. Et non comme un partenaire encombrant bientôt victime des convoitises européennes à l’instar de l’empire Ottoman mais comme un joueur puissant avec qui il faut compter. La Russie des Tsars fait partie du concert des grandes puissances. Ses élites sont partie prenante des grands mouvements intellectuels qui traversent l’Europe tout au long des deux derniers siècles. Malgré les différences culturelles et historiques, il paraît difficile de nier le caractère européen de la Russie.

Européenne par la géographie et l’histoire, la Russie a pourtant pris un chemin bien différent du reste du continent. Alors que l’Union Européen et son ordre libéral s’étend presque sur toute l’Europe, la Russie suit son propre chemin, voulu comme celui d’une grand puissance avec ses impératifs et ses valeurs propres. Le langage est révélateur, aujourd’hui, il y a la « Russie » et « les européens ». Il est douteux que Napoléon ou Bismarck aient compris cette distinction.

L’éloignement se manifeste par une succession de crise qui intervienne à des intervalles de plus en plus courts:Kosovo, bouclier anti-missile, Ukraine, Estonie, Géorgie. Autant de sujets récurrents de disputes et même de conflits violents. Lorsque les chars russes entraient en Géorgie par une belle journée d’août, il fallait faire preuve d’un grand sang-froid pour ne pas trouver à cette sinistre affaire un désagréable parfum d’août 1914.

Il existe aujourd’hui deux thèses en apparence opposées pour expliquer ces divergences de plus en plus marqués et violentes. Pour les uns c’est l’Occident et les américains qui ont systématiquement violés leurs engagements en élargissant l’OTAN à l’est, portant ses frontière à 120 kilomètres de Saint-Pétersbourg, en installant des bases militaires dans des pays voisins de la Russie, en refusant de reconnaître ses intérêts spéciaux dans l’espace post-soviétique et qui tentent par tout les moyens d’affaiblir sa position. Pour d’autre, la Russie est gouverné par une élite autoritaire et corrompue obsédée par la nostalgie de l’empire soviétique, déterminée à reconstituer son ancienne puissance par tout les moyens et fondamentalement incapable d’accepter que ses anciens satellites soient autre chose que des vassaux.

Ce sont évidemment des caricatures et il existe des myriades d’analyses plus nuancées mais il s’agit là des deux grands pôles entre lesquels se répartissent les différentes versions des faits. Les deux versions ont évidemment des éléments de vérités mais se contenter d’une seule ne donne qu’une image très partielle de la situation.

Il incontestable que les élites dirigeantes, les fameux siloviki, c’est à dire les membres des « organes de sécurité » et plus particulièrement l’ex-KGB aujourd’hui FSB n’ont qu’une appréciation très modérée de la démocratie. Il coule de source que la chute de l’URSS ne peut pas être vue par eux comme un événement positif. On comprend donc que l’entreprise de restauration de la Russie passe pour eux par la restauration sinon de l’empire au moins d’une zone d’influence exclusive dans l’espace post-soviétique. Dans ce contexte il est difficile d’imaginer comment les hommes du Kremlin pourraient voir positivement le développement de l’influence occidentale dans cette espace. Espace qui est d’ailleurs dans bien des cas profondément lié à l’histoire de la Russie. Les pays baltes ont été intégrés à l’empire au XVIIIeme siècle, il n’est pas nécessaire d’insister sur le cas de l’Ukraine. Leur vision de l’histoire et de la puissance russe s’accommode très mal avec l’influence croissante de l’Occident dans ces régions. On imagine sans peine l’effet que doit produire sur ces élites l’idée d’une Ukraine ou d’une Géorgie membre de l’OTAN. L’affaire du bouclier anti-missile fait ressortir douloureusement la perte du glacis protecteur offert par le pacte Varsovie. Et s’y ajoute probablement la crainte de voir le précieux héritage nucléaire de la Russie devenir obsolète devant les avancés(peu importe la réalité technique, nous sommes dans le domaine du fantasme) en matière de défense ABM.

A l’inverse, il est difficile de nier la dimension idéologique de l’expansion indéfinie de l’OTAN et l’UE à l’est. Cette dimension est évidente dans les discours. Comment l’occident pourrait-elle avoir des intentions hostiles? Ne sommes nous pas du coté du bien, de la prospérité, de la démocratie? Comment ceux qui s’opposent à nous pourraient-ils être de bonne fois? Dans l’élargissement à l’est des piliers du monde atlantique, l’OTAN et l’UE, géopolitique et idéologie sont mélangées au point qu’il est bien difficile de faire la distinction.

Dans ces conditions, les frictions entre ces deux volontés antagonistes paraissent difficilement évitables. Mais sont-elles inévitables? Les relations entre la Russie et l’espace atlantique sont elle voués alterner entre phase de crise et brève accalmie. Ou existe il un moyen d’organiser une coexistence pacifique et même une coopération? A quel prix? Pourquoi?Ce sont ces questions qui vont nous occuper en ce mois de mai.

Billet publié simultanément sur Alliance Géostratégique.

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Le Prince et l’Empire

l'empireLa plume et le sabre publie un nouvel article qui, conforme aux habitudes, ne manque pas d’être provoquant et d’inciter à la réflexion.

Il est soutenu que l’arrivée à la maison blanche de Barack Obama, loin d’être un évènement positif, sonne le glas de l’idée d’une Europe (des nations?) forte et indépendante. A cet égard, la présidence Bush aurait représenté une occasion unique de distendre le lien transatlantique.  Bush parti et remplacé par une administration sympathique, maîtrisant le jeu « multilatéral » avec un aspect lissé, très « européen », la fenêtre de tire se refermera inexorablement.

Est-ce vraiment le cas? Il ne fait aucun doute qu’ Obama aura des exigences importantes au sujet de l’Afghanistan.Sur ce sujet, il risque fort de s’opposer à une Allemagne récalcitrante accompagnée sans doute d »autres alliés. Un orage violent n’est donc pas exclure, d’autant plus que cette fois-ci les deux rives de l’Atlantique se ressemblent. Déceptions, malentendus et ressentiments de part et d’autre pourraient faire un cocktail détonnant.

Mais peu importe, l’hypothèse est plausible et il est donc inutile de sortir les boules de cristal, qui vivra verra. Ce qui est interessant, c’est la suite car c’est là que ce situe le problème fondamental.

US empirePour l’auteur, l’Europe a fait le choix de la vassalité après la guerre froide. L’UE,  loin d’être le vecteur d’un renouveau, est en fait un « cheval de Troie » au service de la puissance américaine. L’UE et l’OTAN font partie d’un même paquet et la politique actuelle de la France en est la preuve.  C’est un résultat visiblement regrettable de son point de vue( pourquoi? ).

La solution passerait donc par la réhabilitation de la puissance au niveau national, car lui seul permet l’adhésion des peuples,  couplée à une action intergouvernementale vigoureuse pour restaurer l’autonomie de l’Europe et défendre ses intérêts très différents des USA. Hasard curieux, c’est au même moment que il est question  du nouveau style intergouvernemental de la diplomatie française.

Tout cela mérite effectivement réflexion. Il y a plusieurs points intéressants . Le premier, la source de tout les maux sans doute, est l’affirmation que les intérêts divergent profondément entre les deux rives de l’Atlantique. C’est le point majeur, celui qui sous-tend l’ensemble car le débat serait difficile à comprendre  autrement. En quoi nos intérêts sont-ils divergents?

Vis à vis de la Russie, difficile à voir. Il y a débat sur l’attitude à avoir, pas véritablement sur le fond des choses. Nul n’a intérêt à voir une Russie puissante réaffirmant avec force ses droits sur son « étranger proche ». Des cyniques diront peut être que peu importe l’opinion des polonais pourvu que la France y trouve son compte, il s’agit probablement d’une vision à courte vue.

Vis à vis de du monde arabo-musulman, là encore difficile à voir. Il y a hélas des divergences d’appréciations mais fondamentalement le problème est commun. L’Europe et les États-Unis, comme le  reste du monde, ont intérêts à voir le terrorisme maîtrisé et l’approvisionnement en pétrole sécurisé.

En extrême-orient? C’est un problème essentiellement américain. Voilà bien longtemps que les européens ont perdu toute influence significative sur la région. Sauf cas extrême, l’Europe n’a rien à y faire.

Alors en quoi sont-ils divergents? Et si ces intérêts ne sont pas fondamentalement divergeant, pourquoi s’inquiéter de la prééminence de l’OTAN? Ce point mériterais donc plus de réflexion. Mais admettons, cela n’a pas beaucoup d’importance. Contentons nous de postuler qu’une Europe est nécessaire.

Visiblement, c’est l’option intergouvernemental qui est favorisé. Il est compréhensible d’écarter l’option communautaire ( autrement dit fédéral). En effet, il est sans doute impossible de mettre d’accord la totalité des États membres sur un sujet d’importance en politique extérieur. Et si c’est possible, les temps de réaction sont beaucoup trop long, sans parler des compromis bancales qui semblent parfois pire que le mal. Mais sacrifier le niveau communautaire semble lourd de conséquences. En effet, les nations sont naturellement porté à l’égoïsme à court-terme. L’actualité économique ne fait que le confirmer mais c’est encore une autre affaire. La structure communautaire présente l’avantage d’emprisonner la volonté des États, de sorte que les comportements les plus opportunistes sont théoriquement freinés. Nul frein de cette sorte dans un système intergouvernemental. Il est possible de rétorquer que la politique extérieur est rétif à toute « communautarisation ». Il est très raisonnable d’être enclin à penser cela. Mais dans ce cas là, un appel à une coopération intergouvernementale a encore moins de chance de succès. Cela vaut quelque soit la taille du groupe, les coalitions changeant de toute façons selon les sujets.

Il conviens alors de se débarrasser d’un mot qui a tendance à embrouiller la question: « l’Europe ».  Puisque  l’espoir fédéral est abandonné et que l’Europe des nations(c’est à dire la coopération intergouvernementale) est un oxymore, il faut parler de la France. C’est de l’indépendance de la France, de son avenir et de ses intérêts et uniquement d’elle.  Il ne faut pas se cacher derrière  l’Europe et parler des intérêts nationaux. Il s’agit de remettre la question sur la table:  quel est le meilleur moyen de garantir les intérêts de la France? L’UE est elle une fin ou un moyen?

Voilà les réflexions qu’inspire le dernier article sur le blog La Plume et le Sabre. Le propos manque de cohérence et n’est guère approfondie mais cela devra suffir pour l’instant.