Thème AGS: Réalité et illusion du panturquisme, la Turquie et l’Asie centrale

Comprendre les relations qu’entretient aujourd’hui la Turquie avec les pays d’Asie centrale nécessite en premier lieu de connaître les données linguistiques  et historiques. Si la Turquie peut avoir une influence dans la région, c’est non seulement en raison de sa relative proximité géographique mais aussi et surtout en raison du patrimoine commun que constituent la langue et l’histoire  turque. La turcophonie est en effet un espace immense  allant de l’Europe  à la Chine, remontant au nord jusqu’au cercle arctique, peuplé d’environ 125 millions de locuteurs. Les langues turques parlées en Asie centrale et en Turquie ont d’importante ressemblances syntaxiques et phonétiques.  En plus de la langue, les peuples de cet espace ont un passé commun plus ou moins mythifié de nomade des steppes qui, au fil des siècles, se sont progressivement séparés.

Malgré cette proximité culturelle, les relations entre la Turquie et l’Asie centrale sont finalement restées assez limitées jusqu’en 1991 et la dissolution de l’URSS. En effet, à l’époque ottomane, l’essentiel de l’effort turc est dirigé vers l’ouest dans l’espace méditerranéen.  A l’est, les empires perses et russes constituent un barrage infranchissable pour  l’influence de la Sublime Porte. Lire la suite de « Thème AGS: Réalité et illusion du panturquisme, la Turquie et l’Asie centrale »

Thème du mois AGS: Vous avez dit low-cost?

L’expression même de « guerre low cost » semble être un oxymore, la guerre est l’une des activités les plus coûteuses auquel un groupe d’humains puissent s’adonner : coût financier, coût humain, coût matériel. Voilà bien longtemps qu’il est connu que les gains à espérer d’une guerre sont passablement aléatoire.  C’est que, comme l’a montré Clausewitz, la guerre a sa propre logique qu’aucun des joueurs ne peut maîtriser. Dans l’absolu, toute guerre doit aboutir à la montée aux extrêmes qui contraint chacun à faire l’effort maximal nécessaire pour vaincre quand bien même celui-ci aurait dépassé les seuils initialement prévus. Par ailleurs, la guerre est une affaire de hasard et de frictions imprévisibles qui rendent très difficile l’évaluation préalable des coûts. Combien d’Etats se sont lancés dans des guerres en pensant que ce serait une promenade ?

Pourtant les Etats n’ont pas cessés de trouver des moyens de faire la guerre à moindre coût. Et de la même manière que fort heureusement la guerre absolue n’arrive pas à notre porte tous les jours, les guerres peuvent garder un coût raisonnable pour celui qui en prend l’initiative ou pour le défenseur.

L’ Afghanistan est un exemple de conflit low-cost sous deux aspects. Le premier aspect c’est évidemment le très faible coût des moyens utilisés par les taliban pour combattre la coalition. L’équation financière est simple, il suffit de penser au prix d’une kalachnikov ou d’un IED et de le comparer au prix d’une heure de vol d’un avion de combat. C’est certain, les prix pratiqués par l’insurrection défient toute concurrence, et le rapport qualité prix semble être tout à fait honorable : voilà 9 ans qu’une coalition des pays les plus riches de la planète est mise en échec en Afghanistan.

Mais cette première analyse est trompeuse. En valeur monétaire l’effort anti-coalition semble faible mais qu’en est-il relativement aux ressources du mouvement ? Dire qu’un IED ne coûte pratiquement rien n’a pas de véritable signification s’il n’est pas comparé aux ressources effectivement mobilisables. Il faut trouver des travailleurs spécialisés pour concevoir les fameuses IED, payer les soldats et remplacer les pertes considérables, protéger et souvent remplacer les chefs, corrompre les fonctionnaires locaux, assurer la logistique, le tout dans des conditions difficiles car l’ennemie honni ne fait pas de cadeau. L’enjeu est total pour l’insurgé qui joue dans la guerre son existence même et doit mobiliser l’ensemble de ses ressources humaines et économiques pour survivre. Vous avez dit low-cost ?

A l’inverse, nous pouvons nous plaindre amèrement du prix d’une heure de vol sur un rafale, de l’entrainement des soldats et ainsi de suite, il n’en reste pas moins que l’effort que les États « occidentaux » assument pour leur armée est plus faible qu’à l’époque de la guerre froide et certainement même plus faible qu’à bien des époques. Songeons que si l’Etat français existe c’est parce que les rois de France avaient besoin d’un Etat pour financer et équiper leur armée. Aujourd’hui, c’est l’éducation nationale qui nous coûte le plus cher, un résultat qui sur le plan historique est tout à fait nouveau. Jamais nos ressources n’ont été aussi importantes et jamais notre capacité à détruire n’a été aussi efficace et spectaculaire. La coalition déploie de l’ordre de 90 000 hommes en Afghanistan, à ce jour 1641 soldats ont été tué en Afghanistan, il n’est pas très agréable de penser en ces termes mais force est de constater que c’est finalement peu. Il y a 150 ans, on aurait été heureux que la moitié de l’armée ne succombe pas sous les coups d’une maladie tropicale.

La volonté sans ambiguïté des États de limiter leur engagement en Afghanistan semble faire de ce conflit une guerre, sinon low cost, au moins limitée. Il manque peut-être pour que le tableau soit parfait un état final recherché parfaitement claire mais est-ce vraiment possible au vue de la nature du conflit ? Depuis 2009, on a même un horizon temporel : 2011.

La guerre limitée suppose logiquement (autrement elle serait totale) un zone géographique bornée et des ressources en homme, en argent et en temps proportionnées à l’enjeu. C’est ce que nous pratiquons depuis la fin de la guerre froide avec les interventions extérieurs. Cela ressemble à la guerre idéale : lointaine, politiquement peu risquée et peu coûteuse.

Pourtant cette apparence est trompeuse. L’Afghanistan le montre aussi, en 2002 des européens ont posé le pied en Afghanistan en pensant qu’ils s’engageaient dans une opération de maintien de la paix et de reconstruction, quelques années plus tard, c’est devenue une guerre. Comme quoi finalement les limites peuvent se dérober facilement. Vue sous cet angle, la guerre afghane semble avoir une fâcheuse tendance à sortir du cadre prévu.

Que tirer de tout cela ? Fort peu de chose, si ce n’est se souvenir à nouveau de Clausewitz : il convient de déterminer dans quelle sorte de guerre on s’engage. Avant de céder à la tentation d’envoyer les hommes en verts régler le problème, voilà quelque chose auquel il serait bon de penser très attentivement. Pour reprendre la métaphore économique, caveat emptor…

ZI/Nihil novi sub sole

Thème du mois AGS:Quelques considérations sur la stratégie navale

Les lecteurs réguliers du très bon magazine DSI savent que les marines asiatiques sont aujourd’hui en plein développement. Chaque année apporte son lot de nouvelles acquisitions, un sous-marin ici, un frégate là, un avion de patrouille un peu plus loin. Cette évolution fait  de la zone Asie-Pacifique, comme dans bien d’autres domaines, une région centrale dans le domaine maritime.

Ainsi, il semble bien que l’avenir de la stratégie maritime au XXIeme siècle se trouve en orient, un avenir qui semble tout ce qu’il y a de plus radieux. Mais quelles en sont les caractéristiques? SD s’est déjà penché sur le problème des différences entre la guerre sur mer et sur terre. De ces différences découlent naturellement d’un certain nombre de caractéristiques.

Tout  d’abord revenons d’abord aux caractéristiques fondamentales du milieu marin. A travers l’histoire deux caractéristiques majeurs expliquent la spécificité et l’importance de l’espace maritime. Premièrement, c’est l’uniformité et deuxièmement,  l’invisibilité.

Comme la déjà expliqué SD, l’uniformité du milieu permet des déplacements rapides sur de grandes distances avec des difficultés moindres que sur la terre. Le navire est donc un excellent instrument de transport. L’invisibilité  découle simplement de l’impossibilité de voir au-delà de la ligne d’horizon jusqu’au XXeme siècle. Cette caractéristique permet de se déplacer très rapidement sans que l’adversaire puisse prévoir les mouvements adverses.  Au final, ces deux facteurs rendent impossible la défense. Si l’on veut défendre un objet sur mer, la seule méthode efficace est d’attaquer ce qui le menace. Il faut obtenir la maîtrise de la mer avant de pouvoir utiliser la mer.

Il y a un troisième principe peut être plus mineure qui jusqu’au XXeme siècle fut vrai, la séparation des deux milieux.  Séparation assez malléable, à travers l’histoire on compte de nombreuses interventions de navires de guerres en soutiens à des opérations à terre. Mais cette séparation existait tout même. Au delà d’une fine bande côtière et d’une petite portion de mer en face des côte, la mer et la terre étaient deux domaines qui ne communiquaient pas. Sur terre l’adversaire de la flotte est la batterie côtière. Et pour l’armée de terre, l’adversaire, ce sont les cannons des navires.  Mais dans les deux cas, la portée est limitée et donc leur importance est marginale.

Mais au XXeme siècle, la technologie a tout changé. Ce dernier principe a pratiquement disparu à cause la troisième dimension. Et le deuxième principe, l’invisibilité, quoiqu’encore vrai, a tout de même subi de sévères aménagements.

Il est désormais possible de faire voler des avions sur plusieurs milliers de kilomètres pour frapper des objectifs en mer. De sorte que désormais, c’est un océan qui est a la porté de la puissance terrestre. Aujourd’hui un bombardier peut couvrir toute l’Atlantique Nord. L’inverse est vrai aussi, depuis la mer il est possible de frapper des cibles profondément à l’intérieur des terres, non seulement avec avions mais aussi avec des missiles tirés depuis des navires ou des sous-marins.

Enfin l’invisibilité a elle aussi été atteinte. Les radars, les avions de reconnaissance et les satellites compliquent la tâche. Si cela reste encore possible, les américains l’ont prouvé durant la guerre froide, le jeu est devenu incontestablement plus complexe. Mais la mer a encore plus d’un tour dans son sac et les sous-marins ont restaurés un peu cette invisibilité perdue.

Mais malgré tout les changements, c’est toujours le milieu qui détermine les grands principes de la stratégie et même peut être de la politique. Car la maîtrise de la mer ne se partage pas, soit un seul la possède ou personne. Cette exclusivité de la maîtrise de la mer explique peut être l’expansion constante des grandes marines d’Asie. Car entre le Japon, la Chine et l’Inde qui pourrait croire que l’un d’entre eux puissent tolérer l’idée  de vivre avec le couteau à la gorge? Si l’Inde veut que l’Océan Indien mérite son nom, par nécessité ce sera fait au dépend la Chine qui devra vivre avec une épée de Damoclès indienne sur son commerce. Si le Japon concède à la Chine une domination maritime, il devra accepter de voir son approvisionnement soumis au bon vouloir de son puissant voisin. La prudence conduit alors les joueurs à adopter des comportements qui ne peuvent être perçus que négativement pas les autres.

L’Aéronavale aujourd’hui: compte rendu du colloque du 10 Juin 2009

Cross-posté sur Alliance Géostratégique dans le cadre du débat du mois sur l’action stratégique en mer.

Le 10 Juin 2009 s’est tenu un colloque sur l’aéronavale à l’école militaire. Au programme de nombreuses interventions sur l’action de l’Etat en mer, la diplomatie navale, le combat et le lien entre ces éléments et la troisième dimension. Il ne s’agit pas ici de faire un récit détaillé de toutes les interventions, ce serait long et en fin de compte inutile. Ce qui va suivre sont surtout quelques impressions et réflexions à chaud.

Ce colloque intervient naturellement dans un contexte particulier, la loi de programmation militaire va être voté le 16 Juin, le livre blanc sur la défense et la sécurité nationale a repoussé la décision finale sur le problème des porte-avions à 2012, enfin depuis avril un processus de discussions et de consultations a été lancé, le Grenelle de la Mer (encore un grenelle…). Le moment était donc opportun pour parler d’avions et de marine.

Au cours des discussions, l’inévitable sujet qui fâche, le PA2, a, bien entendu été abordé pourtant ce qui frappe c’est sa part relativement mineure dans les discussions de la journée. Les intervenants, particulièrement les officiers de marine, ont largement insisté sur le fait que si le porte-avions est un symbole fort ce n’est en aucun cas l’unique composante de l’aéronavale. En réalité, c’est bien plus que cela et le colloque a été l’occasion de bien le montrer. En plus du porte-avions, il faut naturellement aussi compter avec les hélicoptères embarqués à bord des frégates, la Patrouille Maritime (PATMAR) avec notamment ses indispensables Atlantique 2, et aussi les composantes basées à terre avec des missions comme le sauvetage en mer.

La première partie de la journée fut occupée par l’action de la marine au quotidien aussi bien près des côtes françaises avec par exemple le sauvetage ou la protection de l’environnement que dans les espaces lointains avec la lutte contre le trafique de drogues ou encore les actions contre la piraterie dans le golf d’Aden. C’est là qu’apparaît alors le rôle considérable joué par le couple frégate-hélicoptère et la PATMAR dans le contrôle des espaces maritimes. L’amiral Laurent Merer a fait remarqué que ces deux éléments étaient les principaux outils à disposition du commandant régional du fait de leur permanence. Le porte-avions est un outil d’une tout autre nature qui ne se montre que de manière ponctuelle sur une zone donnée et surtout est contrôlé à un niveau hiérarchique bien plus élevé. Découverte intéressante, la marine pense désormais ses avions de patrouille maritime (type Atlantique 2) comme des frégates. C’est à dire qu’ils sont facile à prépositionner (par exemple, à Dakar) et peuvent rester sur zone pour une durée relativement longue. Le problème du temps fut d’ailleurs un thème de la journée. L’aéronavale offre des capacités rapides, flexibles et versatiles à la marine, des qualités que les intervenants ont eu à cœur de souligner.

La deuxième partie de la journée fut occupée par l’aéronautique navale au service de l’action diplomatique et l’aéronautique navale au combat. Le porte-avions a eu une place un peu plus importante. Ce fut l’occasion de revenir sur les développements de l’aéronavale à travers le monde, notamment en Inde et en Chine. La conclusion étant que si tout le monde veut des porte-avions c’est que cela doit bien servir à quelque chose. Heureusement ce débat fleuve ne pris pas trop d’importance. Cela tout de même été l’occasion de revenir sur l’affaire de Suez (1956) et le rôle joué par l’aéronavale, surtout anglaise, dans ces évènements.

Puisqu’il est question de la perfide Albion, c’est l’occasion de mentionner la présence de l’attaché naval américain et son homologue britannique. Le premier était présent le matin et a expliqué un peu comment l’US Navy et les Coast Guard organisaient l’action de l’Etat en mer. Les français firent l’éloge de la de la coopération avec « la grande sœur » (terme utilisé) américaine. Pour Reggie Carpenter, l’attaché naval US, les aéronavales à travers le monde sont toutes liées par une culture commune de la mer et de l’aviation. Cette proximité est particulièrement marquée avec la marine française qui est la seule à mettre en œuvre un porte-avions avec catapulte, identique donc aux modèles américains. En revanche l’expérience de l’attaché naval britannique fut peut être un peu plus malheureuse. Plusieurs intervenants ont insisté en sa présence sur la perte de capacités aéronavales de la Royal Navy. Mais il a eu l’occasion d’expliquer à l’assistance le modèle britannique de Joint Forces Area qui est un système de gestion commune des avions Harrier entre la Royal Navy et la Royal Air Force et les risques encourus. En effet, avec l’engagement en Afghanistan la Royal Navy a perdu ses appareils engagés à terre, échaudé par cette expérience la RN entend désormais garder le contrôle de ses avions tout en conservant le système.

C’est un modèle à la fois différent et similaire dont il va être question pour les hélicoptères français avec la mise en place d’un commandement inter-armée. Le commandant de l’ALAT parla des différents moyens de mutualiser les moyens notamment avec une formation initiale commune. Car d’inter-armée et de coopérations inter-agence il en fut souvent question. Cette évolution semble satisfaire la marine et l’Armée de Terre, l’armée de l’air semble plus réticente.

Dernier point significatif, le capitaine de vaisseau Christophe Pipolo a fait une intervention sur la mise en place d’une politique étrangère maritime, c’est à dire ayant la mer et les espaces littoraux pour centre de son action.

Bref, la variété des sujets abordés pendant cette journée est considérable. La journée c’est terminé par le témoignage de deux officiers qui ont eu l’occasion de voler dans des missions de combat, le premier avec un Atlantique 2 au Tchad et le second en Afghanistan avec un Super Etendard.

En dernière analyse, on peut retenir quatres axes pour cette journée. Le premier, c’est la gestion de la pénurie. Deuxièmement, la logique de la coopération inter-armée et inter-agence. Troisièmement, sortir d’une logique de milieu. Enfin, en dernier lieu la fragilité de cette outil matériel et humain.

Gestion de la pénurie car comme toute les forces, la marine souffre dans un manque chronique de moyens et les hélicoptères sont très touchés. Un des intervenants l’a rappelé, les Alouettes III utilisées dans l’affaire du Ponant ont l’âge de la 2CV. Les avions de la PATMAR sont toujours plus sollicités. Et alors même que les ressources sont rares, les missions elles sont toujours plus nombreuses. Les hommes et le matériels sont donc soumis à une pression toujours plus importante alors que l’échec est de moins en moins bien toléré par les autorités civiles et l’opinion publique.

De ces difficultés découlent la nécessité impérative de coopérer à la fois entre armes, mais aussi entre administrations et pays. Cette nécessité est particulièrement prégnante dans le domaine de l’action de l’Etat en mer mais aussi ailleurs comme le montre l’exemple du future commandement inter-armée des hélicoptères.

En lien avec le problème de la coopération, les intervenants ont plusieurs fois appelé à sortir de la logique de milieu pour aller vers un modèle de fournisseur de services aux différentes administrations et forces. Voir à ce sujet, la plume et le sabre.

Enfin, l’instrument qu’est l’aéronavale a été patiemment construit pendant 20 ans de la guerre d’Indochine aux années 60. Les officiers de marine ont longuement insisté sur la fragilité de cet instrument dont le maintien en condition opérationnelle demande des arbitrages constants entre de multiples priorités. C’est, pour reprendre une expression employée  pendant la journée, un « subtil élixir » qui serait en péril.

C’est à l’amiral Jacques Launay qu’est revenu la conclusion : « l’air est l’extension de l’axe des ordonnés de l’espace maritime ».

Débat AGS: La Russie, I

Le 25 avril 2005, Vladimir Poutine, alors président de la Fédération de Russie, déclarait que la chute de l’URSS était « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle ». Il n’y a pas beaucoup d’exemple plus spectaculaire de la différence de perceptions entre l’est et l’ouest de l’Europe. La Russie d’aujourd’hui n’est pas devenu une démocratie libérale contrairement aux espoirs du début des années 90. Sans doute était-ce une illusion de croire qu’il pouvait en être autrement compte tenu des facteurs à l’œuvre.

La Russie est différente, par sa masse d’abord, c’est le premier pays du monde par sa superficie avec 17 millions de kilomètres carrés, loin, très loin devant le numéro deux, le Canada et ses 9 millions de kilomètres carrés. Le tout est dispersé sur une dizaine de fuseaux horaires. Par sa population aussi, le pays le plus peuplé de l’Europe Occidentale, l’Allemagne compte 82 millions d’habitants, la Russie 142 millions.

Cette masse immense est sans aucun doute l’un des grands triomphes de la volonté humaine sur la réalité géographique. De Saint-Pétersbourg à Vladivostock les frontières du pays longent des espaces géographiques et culturels très diversifiés de l’Europe, Moyen-Orient, Asie centrale jusqu’à la Chine.

Pourtant, ces caractéristiques hors-normes de la Russie ne doivent pas nous cacher l’incontestable caractère européen de la Russie. En réalité la majorité de la population du pays réside à l’est de l’Oural et ses deux capitales historiques, Moscou et Saint-Pétersbourg, sont en Europe. Depuis, plus de 300 ans, la Russie est intégrée au jeux des grandes puissances européennes. Et non comme un partenaire encombrant bientôt victime des convoitises européennes à l’instar de l’empire Ottoman mais comme un joueur puissant avec qui il faut compter. La Russie des Tsars fait partie du concert des grandes puissances. Ses élites sont partie prenante des grands mouvements intellectuels qui traversent l’Europe tout au long des deux derniers siècles. Malgré les différences culturelles et historiques, il paraît difficile de nier le caractère européen de la Russie.

Européenne par la géographie et l’histoire, la Russie a pourtant pris un chemin bien différent du reste du continent. Alors que l’Union Européen et son ordre libéral s’étend presque sur toute l’Europe, la Russie suit son propre chemin, voulu comme celui d’une grand puissance avec ses impératifs et ses valeurs propres. Le langage est révélateur, aujourd’hui, il y a la « Russie » et « les européens ». Il est douteux que Napoléon ou Bismarck aient compris cette distinction.

L’éloignement se manifeste par une succession de crise qui intervienne à des intervalles de plus en plus courts:Kosovo, bouclier anti-missile, Ukraine, Estonie, Géorgie. Autant de sujets récurrents de disputes et même de conflits violents. Lorsque les chars russes entraient en Géorgie par une belle journée d’août, il fallait faire preuve d’un grand sang-froid pour ne pas trouver à cette sinistre affaire un désagréable parfum d’août 1914.

Il existe aujourd’hui deux thèses en apparence opposées pour expliquer ces divergences de plus en plus marqués et violentes. Pour les uns c’est l’Occident et les américains qui ont systématiquement violés leurs engagements en élargissant l’OTAN à l’est, portant ses frontière à 120 kilomètres de Saint-Pétersbourg, en installant des bases militaires dans des pays voisins de la Russie, en refusant de reconnaître ses intérêts spéciaux dans l’espace post-soviétique et qui tentent par tout les moyens d’affaiblir sa position. Pour d’autre, la Russie est gouverné par une élite autoritaire et corrompue obsédée par la nostalgie de l’empire soviétique, déterminée à reconstituer son ancienne puissance par tout les moyens et fondamentalement incapable d’accepter que ses anciens satellites soient autre chose que des vassaux.

Ce sont évidemment des caricatures et il existe des myriades d’analyses plus nuancées mais il s’agit là des deux grands pôles entre lesquels se répartissent les différentes versions des faits. Les deux versions ont évidemment des éléments de vérités mais se contenter d’une seule ne donne qu’une image très partielle de la situation.

Il incontestable que les élites dirigeantes, les fameux siloviki, c’est à dire les membres des « organes de sécurité » et plus particulièrement l’ex-KGB aujourd’hui FSB n’ont qu’une appréciation très modérée de la démocratie. Il coule de source que la chute de l’URSS ne peut pas être vue par eux comme un événement positif. On comprend donc que l’entreprise de restauration de la Russie passe pour eux par la restauration sinon de l’empire au moins d’une zone d’influence exclusive dans l’espace post-soviétique. Dans ce contexte il est difficile d’imaginer comment les hommes du Kremlin pourraient voir positivement le développement de l’influence occidentale dans cette espace. Espace qui est d’ailleurs dans bien des cas profondément lié à l’histoire de la Russie. Les pays baltes ont été intégrés à l’empire au XVIIIeme siècle, il n’est pas nécessaire d’insister sur le cas de l’Ukraine. Leur vision de l’histoire et de la puissance russe s’accommode très mal avec l’influence croissante de l’Occident dans ces régions. On imagine sans peine l’effet que doit produire sur ces élites l’idée d’une Ukraine ou d’une Géorgie membre de l’OTAN. L’affaire du bouclier anti-missile fait ressortir douloureusement la perte du glacis protecteur offert par le pacte Varsovie. Et s’y ajoute probablement la crainte de voir le précieux héritage nucléaire de la Russie devenir obsolète devant les avancés(peu importe la réalité technique, nous sommes dans le domaine du fantasme) en matière de défense ABM.

A l’inverse, il est difficile de nier la dimension idéologique de l’expansion indéfinie de l’OTAN et l’UE à l’est. Cette dimension est évidente dans les discours. Comment l’occident pourrait-elle avoir des intentions hostiles? Ne sommes nous pas du coté du bien, de la prospérité, de la démocratie? Comment ceux qui s’opposent à nous pourraient-ils être de bonne fois? Dans l’élargissement à l’est des piliers du monde atlantique, l’OTAN et l’UE, géopolitique et idéologie sont mélangées au point qu’il est bien difficile de faire la distinction.

Dans ces conditions, les frictions entre ces deux volontés antagonistes paraissent difficilement évitables. Mais sont-elles inévitables? Les relations entre la Russie et l’espace atlantique sont elle voués alterner entre phase de crise et brève accalmie. Ou existe il un moyen d’organiser une coexistence pacifique et même une coopération? A quel prix? Pourquoi?Ce sont ces questions qui vont nous occuper en ce mois de mai.

Billet publié simultanément sur Alliance Géostratégique.

Le débat AGS: L’OTAN

AfghanistanPendant un mois, l’Alliance Géostratégique va débattre autour de l’OTAN à l’occasion du sommet de Strasbourg-Kehl. L’éditorial pose déjà un ensemble de thèmes. C’est sans doute la question afghane qui va prendre le devant de la scène, l’administration Obama envoie déjà 17 000 hommes supplémentaires et semble tout à fait déterminé. Les discussions vont donc tourner autour de l’effort européens. Il est sans doute assez inutile de se faire des illusions sur la stratégie, celle-ci sera largement déterminée par la volonté américaine. Il peut difficilement en être autrement vue la disproportion des moyens et des motivations entre les deux rives de l’Atlantique.

Quelle pourrait être cette stratégie. Il n’y a pas de boule de cristal mais si l’on suit les discussions sur la question et les dernières modes, on peut sans doute se faire une idée.

Celle-ci tournera autour d’une accélération de l’effort de formations de l’armée afghane et surtout de la police afghane qui de l’avis général est dans un état désastreux. La question de la formation de la police n’avait semble t’il pas été pris assez aux sérieux. Or en étant en permanence présente au sein des communautés locales, celle-ci peut jouer un rôle clef.

Deuxième point, une réorganisation de l’aide au développement. Celle-ci sera sans doute organisé de manière plus systématique à travers le pays et à un niveau plus locale. Sur le plan national, un effort sera porté sur les infrastructures, notamment voir surtout les routes. Routes qui ont un triple avantage: fournir du travail à la main d’œuvre locale, faciliter les échanges commerciaux et bien évidemment faciliter les mouvements de troupes.

Troisième point, la lutte contre l’opium. Partie très délicate mais il semble y avoir un consensus pour dire qu’aucun progrès n’est possible tant que l’opium aura une telle importance dans l’économie locale. Elle finance en partie des groupes anti-gouvernementaux, fait passer des populations entière dans l’illégalité et la corruption induite sape l’autorité centrale. En bref, l’opium subverti l’État afghan.

Quatrième point, la poursuite des opérations aériennes de l’autre coté de la ligne Durand.

La grande inconnue est-ce qui sera fait de l’actuel président Karzai qui a été assez décevant. Son gouvernement a été marqué par une corruption au plus haut niveau(le frère du président lui-même étant impliqué) et il est de moins en moins coopératif. Par contraste, l’étoile montante est le jeune ministre de l’intérieur Mohammad Hanif Atmar. La prudence est de mise car le spectre de Diêm n’est pas loin…

Le grand problème est ce qui sera demandé des européens. Peut-être qu’à l’instar du Japon, il leur sera surtout demandé de fournir une aide civile et la formation de la police rentrerait très bien dans le champ de compétence européen. Cela aurais l’avantage d’éviter bien des remous transatlantiques sachant que toute façon les troupes européennes obtenues auraient des règles d’engagements limitant considérablement leur efficacité dans la plupart des cas.

Il y aura au cours de ce mois de débat, d’autres occasions d’en parler. Rendez-vous à une prochaine fois sur AGS.