Le siège éjectable Afghan.

Après McKiernan, c’est autour du général McChrytsal d’être éjecté du commandement de l’ISAF. Son profil paru dans Rolling Stone faisait état de commentaire passablement désobligeant vis à vis de divers personnalités au sein du gouvernement américain. Le Vice-président Joseph Biden se voyait reproché ses sorties intempestives; Karl Heikenberry, l’ambassadeur des États-Unis à Kaboul, en prend pour son grade aussi, de même que l’envoyé spécial pour le Pakistan et l’Afghanistan, Richard Holbrooke. Par ailleurs, le président Obama quoique relativement épargné n’en sortait pas grandi. Une critique en règle et en publique de l’ensemble des décideurs civils (à l’exception d’Hillary Clinton au département d’Etat)  qu’elle soit du fait de McChrystal lui-même ou de ses conseillers pouvait difficilement passer. Car critiquer ainsi les personnes, c’est indirectement critiquer la politique du président.

Deux questions se posent, la première c’est qu’est ce que pouvait bien penser le général McCrystal en laissant passer un tel article, la deuxième c’est que penser de la situation afghane aujourd’hui.

En ce qui concerne la première. Cet incident ressemble à l’affaire Fallon, en 2008, Rolling Stone Esquire (un magazine du même style que Rolling Stone) consacrait un article à l’Amiral William Fallon alors en poste au Central Command, dans celui-ci il critiquait ouvertement la politique du président Bush vis à vis de l’Iran. Le résultat ne s’est pas fait attendre, Fallon fut contraint à la démission. Une différence, comme le rappelle Thomas Barnett est que le désaccord portait sur une question politique fondamentale, ici la politique ne semble pas directement en cause c’est surtout une critique désobligeante des différents protagonistes de la politique américaine en Afghanistan. Mais c’est finalement une différence assez secondaire, critiquer les personnes c’est critiquer la politique dans une certaine mesure. Pourquoi? Il peut s’agir d’une erreur soit des services de communication  ou de McChrystal qui aurait perdu le sens des réalités (politiques), ou est-ce une forme de suicide? L’erreur d’une manière ou d’une autre semble plus probable, comme le font remarquer bien des commentateurs, si le général voulait partir, il pouvait le faire d’une manière nettement plus grandiose. Dans le cas présent, c’est finalement une fin assez lamentable.

Sur l’Afghanistan, et bien tout cela est passablement déprimant. Tout d’abord les personnes. Les critiques de McChrystal et ses conseillers montrent en réalité la très grande fragmentation du dispositif diplomatique en Afghanistan. Si il n’y a qu’un seul chef militaire, il y en face, l’ambassadeur américain à Kaboul, l’envoyé spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan, le Haut-Représentant de l’OTAN en Afghanistan, et évidemment Washington avec le Président et son vice-président avec des idées arrêtées sur la question. Bref, cela fait beaucoup de monde et l’on ne sait pas qui dirige. L’harmonie entre ces différents personnages est complètement absente. Si au niveau militaire le commandement s’est finalement plus ou moins unifié, ce n’est pas du tout le cas au niveau diplomatique. C’est un motif récurrent des stratégies de contre-insurrection en Afghanistan, la partie civile de l’action civilo-militaire n’a tout simplement pas l’air de suivre.

En ce qui concerne le commandement, il n’y aura officiellement pas de changement de stratégie. Toutefois il est probable que le nouveau commandant, Petraeus, voudra faire sa propre revue de la situation et des changements sont donc possibles d’autant plus que la Maison Blanche sera dans une position de faiblesse face à ses demandes. Obama pourra difficilement se permettre de remplacer un troisième général, surtout Petraeus couvert de gloire après sa campagne irakienne.

Pour conclure, tout cela ne prête guère l’optimisme. L’objectif, pourtant modeste par rapport aux ambitions des premières années, de constituer une force locale capable de résister au taliban, semble bien difficile à atteindre.

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L’eau chaude et la contre-insurrection

t Jean-Dominique Merchet relève que les doctrines d’emploi des forces ne sont pas seulement des réponses à la réalité des engagements militaires aujourd’hui (les inputs quoi…, la doctrine étant l’output) mais aussi le reflet des intérêts des individus et organisations qui les construisent et qui les diffusent.  C’est évidemment tout à fait exact et pas précisément original. Les Marines tels que nous les connaissons aujourd’hui avec leur spécialisation amphibie sont nés de la nécessité pour le corps de se trouver une raison d’être pendant les années 20 et 30 alors que leur rôle de police coloniale en Amérique du Sud touchait à sa fin. La guerre du Pacifique fut la validation de cet effort et explique encore aujourd’hui les spécificité du corps et son attachement à l’amphibie. Le corps  ne veut pas devenir une deuxième US Army, ce qui finirait tôt ou tard par poser la question de son existence même. Les armées de l’air se sont inventés une doctrine stratégique pour justifier leur indépendance par rapport aux armées de terre. C’est un constat finalement banal que certaines idées triomphent au moins autant si ce n’est plus parce qu’elle servent les intérêts des bureaucratie qui s’en font les promoteurs qu’à cause des nécessités opérationnelles immédiates.

Cela dit, est-ce bien le cas pour la contre-insurrection? Cela ne semble pas être la cas.Oui, on peut dire que le redécouverte ou l’émergence (peu  importe le terme….) de la contre-insurrection en Irak est une sorte de revanche des généraux “traditionalistes” sur le secrétaire à la Défense Rumsfeld et sa volonté  de transformation des armées américaines (comprendre encore plus de technologie, encore moins d’hommes). La phase initiale d’invasion aurait été bien différente avec les seul généraux américains au commande. Mais la suite se serait sans doute dérouler de la même façon car la haute hiérarchie militaire US n’avait pas mieux compris que Rumsfeld les enjeux du conflits irakiens. Ils seront tout comme lui, surpris et dépassés par l’insurrection sunnite puis à partir de 2006 par la guerre civile. Cette revanche s’est payé très cher. L’émergence de la doctrine de contre-insurrection américaine n’est pas du tout un triomphe de la Big Army traditionnelle. C’est au contraire une remise en cause profonde de ses habitudes marqués par un attachement fort au modèle de la guerre conventionnelle et un rejet total de la mémoire du Vietnam. Encore aujourd’hui l’US Army a toujours des difficultés à absorber cette nouvelle culture. Par ailleurs les conséquences budgétaires de ce triomphe apparent de la COIN n’ont vraiment pas été favorable à l’US Army qui a été contraint d’abandonner son grand programme de modernisation, le “Future Combat System”. Les évolutions doctrinales viennent à point pour soutenir l’US Army contre l’Air Force et la Navy, c’est parfaitement clair et les tout les services l’ont compris. Pour prospérer, il faut justifier son utilité dans la “Guerre contre le terrorisme “. Comme le dit si bien l’Air Force: “leveraging the War on Terror”. Il n’en reste pas moins que quelque soit les bénéfices budgétaires, la COIN  n’est pas un instrument au service de l’US Army mais une arme pour la réformer de l’intérieur. Si l’US Army avait vraiment eu ce qu’elle voulait, la contre-insurrection n’existerait toujours pas, la RMA serait toujours au programme mais sans les réformes et le micro-management de Rumsfeld et l’énorme programme FCS serait toujours sur les rails.

Le cas français est un peu différent.Mais fondamentalement, ce qui sert l’armée française et un peu la marine (on cherche toujours une mission pour l’armée de l’air T_T) ce n’est pas la contre-insurrection. C’est l’idée qui perdure depuis le début des années 90 que la défense de la France doit se faire loin de ses frontières et par conséquent que des interventions extérieures sont nécessaires. On cherche en vain ce que la COIN vient changer dans cette équation. La contre-insurrection s’intègre assez bien finalement dans le panel des missions qu’effectue l’armée française depuis la fin de la guerre froide. Le général Rupert Smith a inventé l’expression “guerre au sein des population” tant utilisée aujourd’hui en réaction aux opérations de maintien de la paix en ex-Yougoslavie, bien avant l’Afghanistan et le retour de la contre-insurrection. Le maintien de la paix et la contre-insurrection sont des missions différentes mais tout de même connexes avec de fortes similitudes.

Pour conclure, on ne voit pas très bien en quoi la contre-insurrection serait un argument particulièrement puissant pour les militaires. Le grand problème budgétaire des armées c’est la disparition, pour l’instant, des conflits conventionnels et le grand ami de la COIN aujourd’hui c’est Bercy.

Une arme de destruction massive?

Olivier Kempf s’est indigné sur twitter que Faisal Shahzad, l’auteur de la tentative d’attentat à New York, soit désormais accusé de tentative d’utilisation d’une arme de destruction massive. Cela laisse songeur lorsqu’on sait que l’engin explosif caché dans une voiture était bien incapable, dans le cas improbable où il aurait fonctionner correctement, de causer des dommages comparables à un engins nucléaire ou chimiques. A titre de comparaison, la tristement célèbre attaque ratée au gaz sarin dans le métro de Tokyo a tué 13 personnes et blessé plus de  6000 personnes. Une arme nucléaire de faible puissance (environ 1 kilotonne) raserait plusieurs blocs résidentiels et tuerait plusieurs milliers de personnes sans même parler du nombre incalculable de blessés. En Irak, où les explosifs et l’expertise sont abondantes, les attaques grâce aux voitures piégées tuent régulièrement plusieurs centaines de personnes. C’est très grave et une attaque de ce genre serait un choc sévère pour un pays moins habitué à ces évènement comme la France mais c’est sans commune mesure avec les dégâts causés par une  arme de destruction massive tel qu’on les définit traditionnellement c’est à dire la triade habituelle: nucléaire, bactériologique et chimique.

Alors pourquoi diable le département de la justice américain a t’il eu l’idée curieuse d’accusé Faisal Shahzad de tentative d’utilisation d’arme de destruction massive? Et bien quelqu’un (Au congrès? Pire au département de la Justice?) a eu l’idée merveilleuse de définir les armes de destruction massive comme suit:

the term “weapon of mass destruction” means—

(A) any destructive device as defined in section 921 of this title;

(B) any weapon that is designed or intended to cause death or serious bodily injury through the release, dissemination, or impact of toxic or poisonous chemicals, or their precursors;

(C) any weapon involving a biological agent, toxin, or vector (as those terms are defined in section 178 of this title); or

(D) any weapon that is designed to release radiation or radioactivity at a level dangerous to human life; and

Pour faire simple toute engin destructeur définies par la section 921 du présent titre (Titre 18 de la Criminal Law), toute arme conçue pour tuer grâce des produits chimiques toxiques, toute arme impliquant un agent biologique, toute arme relâchant une dose de radiation mortelle pour l’homme.

C’est la section 921 qui nous intéresse:

The term “destructive device” means—

(A) any explosive, incendiary, or poison gas—

(i) bomb,

(ii) grenade,

(iii) rocket having a propellant charge of more than four ounces,

(iv) missile having an explosive or incendiary charge of more than one-quarter ounce,

(v) mine, or

(vi) device similar to any of the devices described in the preceding clauses;

Donc est un engin destructeur toute bombe, grenade, roquette (sous certaines conditions), missile, mine ou engins similaires, explosif ou chimique. Donc un  peu près tout et n’importe quoi peut être une arme de destruction massive. Le système judiciaire américain étant ce qu’il est, le but du jeu pour le procureur est de trouver un maximum de chefs d’accusation pour garantir que l’accusé sera au moins condamné pour un des chefs d’accusation en ensuite garantir la peine la plus grave possible, en l’occurrence la mort. Le résultat absurde est qu’une voiture piégée tout ce qu’il y a de plus banale devient pas la magie du droit une arme de destruction massive. Le terme recouvre ordinairement une gamme assez large de techniques avec des effets très variables mais étendu à ce point là, il perd le peu de signification qu’il avait.

Prompt Global Strike

DSI avait consacré un article au programme Prompt Global Strike, l’idée derrière ce programme était de concevoir un missile de croisière hypersonique, étant donc moins susceptible d’être confondu  avec des engins nucléaires, capable de frapper n’importe quel point de la planète à partir du territoire américain (CONUS) dans un délais très bref  (temps de vol comparable à un ICBM c’est à dire quelques dizaines de minutes). C’est donc un projet passablement ambitieux.

Il semble que désormais, le programme bénéficie du soutien politique de l’administration Obama : US faces choices on new weapons for fast strikes

L’armée russe, II

L’armée dans le système  politique

Le contrôle de l’armée par le pouvoir politique est une question qui se pose dans tous les régimes politiques. Samuel Huntington dans The Soldier and the State, proposait deux modèles de contrôles de l’armée.  Il y aurait un modèle de contrôle subjectif qui fonctionnerait par l’imbrication des sphères politiques et militaires et un modèle de contrôle objectif qui fonctionnerait par séparation des deux sphères et la reconnaissance aux militaires d’une certaine autonomie dans le cadre strictement professionnel. Dans ce modèle, l’Union soviétique utilisait un mode de contrôle subjectif ou les niveaux de décision politique et militaire étaient imbriqués grâce à l’institution du commissaire politique et la présence de militaire dans les plus hautes instances  de décision de l’Etat soviétique. Le passage à un modèle de contrôle objectif, le modèle des démocraties occidentales, supposait un certain nombre de conditions préalable. Le commissaire politique devait être supprimé, un ministre civil devait être à la tête du ministère de la défense et l’exécutif et le parlement devait partager entre eux le pouvoir sur l’armée.

Pendant un temps, la Russie a semblé s’orienter vers un mode de contrôle objectif des forces armées. Gorbatchev supprime les commissaires politiques. En 1992, le parlement obtient un certain pouvoir de contrôle sur l’armée puisqu’il vote le budget. Et il est souvent question au tout début des années 90 de nommer un civil à la tête du ministère de la défense. Pourtant cette évolution  ne se poursuivra pas. En 1993, suite à une crise politique entre le président et le parlement, l’armée bombarde le parlement sur ordre du président. La nouvelle constitution de 1993 donne la prépondérance au président sur le contrôle de l’armée, trois ans plus tard, en 1996, une loi indique que le ministre de la défense n’applique que les décisions du président. L’exécutif entend s’assurer le contrôle exclusif de l’armée.

Le système actuel est donc un hybride entre le modèle subjectif soviétique et le modèle objectif occidental. Les débats sur la politique militaire sont tolérés mais le président conserve un rôle central. Par ailleurs les militaires conservent un rôle dans la définition de la politique de défense. En effet, les députés membres du comité de défense de la Douma sont souvent d’anciens généraux. Le ministre de la défense reste un militaire.  Cela a semblé changer avec l’arrivé de Vladimir Poutine au pouvoir.  En 2001, Sergueï Ivanov, un civil, est nommé à la tête du ministère de la défense. Mais c’est un ancien membre du KGB et il a dirigé le Conseil National de sécurité russe, ce qui nuance fortement son caractère « civil ».

Bien que sous la domination exclusive du pouvoir exécutif, l’armée est loin d’être inerte. Ainsi dans les années 90, Eltsine s’est bien gardé de pousser des réformes auquel les généraux était opposé afin de conserver leur soutiens. Les réformes plus vigoureuses de l’ère Poutine se sont elles aussi heurter à une vive opposition au sein de l’armée.

En dehors de l’institution militaire, les militaires sont directement présents en politique. Ainsi plusieurs généraux ont participé directement à la vie politique au cours des années 90 (ex : le général Lebed, vétéran de l’Afghanistan et gouverneur de région, fut candidat à l’élection présidentielle de 1996). En 1995, 123 militaires se sont présentés aux élections, 18 députés avaient été élus à la douma et 171 sénateurs au conseil de la fédération. Manifestement inquiet, le pouvoir a cherché à limiter cette participation. Une loi du 12 mars 1996 précise que les militaires ne peuvent se présenter que s’ils ont démissionné ou ont pris un congé sans solde. Puis, une loi du 1er Juin 1996 interdit aux militaires en activité d’adhérer à un partie ou de participer à la vie politique. Mais la loi est en réalité peu respectée. La participation des militaires restent aujourd’hui bien plus importante que dans d’autres pays européens, en 2003 ils représentaient  9% des effectifs de la douma et 15% du Conseil de la Fédération. Les militaires comme tous les citoyens ont le droit de vote, globalement ils sont plutôt conservateurs. En 2000, 80% des militaires avaient voté pour Poutine. Pour autant, bien qu’ayant une tendance conservatrice, il n’est pas possible de dire que les militaires forment un véritable lobby.

Dans l’administration présidentielle, la monté relative des siloviki ne se traduit pas nécessairement pas une influence plus importante des militaires. En effet, ils sont dilués dans l’ensemble des structures de forces, c’est-à-dire les organisations armées, comme le FSB, les gardes-frontières et les nombreuses autres organisations de l’appareil de sécurité russe. Par ailleurs, c’est d’abord la proximité personnelle avec le président (KGB, Mairie de St-Petersburg) plus que tout autre critère qui explique la montée de ces individus.

La conscription  au cœur du triangle Peuple/Armée/ Etat.

Le problème central de la réforme de l’armée russe est la conscription. C’est une question  complexe qui pose aussi bien la question des rapports entre l’armée et le politique qu’entre l’armée et la société.

L’armée soviétique tout comme son successeur l’armée russe est une armée de masse conçu pour un conflit majeur à l’ouest. Dans ce cadre, la conscription jouait un rôle majeur. Mais comme toute institution de ce type, sa valeur était loin d’être uniquement militaire. Le service militaire devait être le véhicule  des valeurs de la société soviétique. En mélangeant les peuples et les classes sociales de l’URSS, le service militaire devait contribuer à la création de l’homme nouveau soviétique. Les valeurs militaires avaient une place considérable dans le système soviétique au point que la société soviétique est qualifiée de société militarisée. L’organisation du Parti Communiste était calqué sur le modèle militaire, c’était aussi le cas de l’organisation du travail. Avant même le service militaire, les jeunes étaient en contact avec l’armée par l’intermédiaire des organisations paramilitaires comme le DOSAAF,  aujourd’hui devenu ROSTO, organisation technique et sportive de la défense.  Ces organisations sont toujours présentes aujourd’hui et Vladimir Poutine dès 1999 a voulu relancer « l’éducation  patriotique ».  Cette prégnance de l’institution militaire fait que 68% des russes ont eu une expérience militaire. Les anciens militaires sont très présent, le phénomène est si répandu qu’ils ont un nom : les dembel.

Pourtant malgré cette diffusion de l’esprit militaire dans la société, la conscription est crise. Par le jeu de diverse exemptions ou l’évasion pur et simple, seul 10% d’une classe effectue son service militaire aujourd’hui.  C’est un service particulièrement long, deux ans dans l’armée de terre et l’armée de l’air, trois dans la marine, et dont la réputation est exécrable. Le nombre d’accidents et de violences est particulièrement élevé.  Selon le procureur général militaire, en 1999 entre 700 et 1000 soldats aurait été tués hors de situation de combat. Ils sont souvent victime d’accident lors de l’utilisation de matériels vétustes et mal maîtrisé. La violence entre militaire du rang est courante et ancienne, ce phénomène est connu sous le nom de dedovshchina. La faiblesse du corps des sous-officiers et la disparition du corps des commissaires politiques chargés de l’encadrement contribuent à entretenir et aggraver ce phénomène. Dans ce système les anciens ont autorités sur les plus jeunes et imposent toute sorte de brimade qu’eux aussi ont subie par le passé. Le phénomène est très répandu et connu, lors d’un sondage effectué en 2006, 46% des personnes interrogés déclarait que l’évènement qui les avait le plus marqué était une affaire de dedovshchina très médiatisée.

L’impopularité du service militaire a contribué très tôt à la formation de la société civile, dès la fin des années 80 les comités de mère de soldats émergents pour dénoncer le système et aider les jeunes à échapper au service.  Le résultat de cette stratégie d’évitement par l’ensemble de la société russe est que le service militaire ne joue aujourd’hui plus aucun rôle social. Les appelés sont aujourd’hui remarquablement homogènes, ce sont pour la plupart des ouvriers et des paysans peu éduqués. Un ingrédient de base particulièrement un propre à la construction d’une armée mobile et sophistiqué comme les réformateurs l’envisage. Souvent ils amènent avec eux leur problème d’addiction, voire de criminalité, aggravant d’autant les problèmes sociaux auquel fait face l’armée. Il favorise la corruption : les exemptions se vendent entre 500 et 1000 dollars et certains officiers n’hésitant pas à louer les appelés comme une main d’œuvre à bon marché. Pour répondre à  l’impopularité massive du service militaire, les autorités ont tentés de mettre en place un service alternatif en 2002. Mais les militaires conservateurs, très hostiles à toute remise en cause du système actuel, ont  obtenu  qu’il soit entouré de conditions très restrictives. Par exemple  un appelé doit nécessairement changer de province pour effectuer ce service. Par ailleurs, dans sa configuration actuelle, le service militaire n’est plus capable de remplir les besoins en effectif. Le nombre de jeune entre 18 et 27 ans  ne permet aujourd’hui que de remplir 40 à 50% des besoins. L’équilibre actuel n’est donc plus tenable. La désaffection des jeunes pour l’institution militaire semble aussi toucher les écoles d’officiers qui rencontrent des difficultés pour recruter. Malgré ces problèmes que pose  le service militaire, l’armée reste aujourd’hui la troisième institution dans laquelle les russes ont le plus confiance après le président et l’Eglise d’après les sondages.

Vers une réforme en profondeur de l’armée russe ?

La conscription est un enjeu considérable pour les officiers conservateurs  à la fois attaché à leur conception traditionnelle du rôle de l’armée, préparer la guerre à l’ouest, et à leur place particulière dans la société ainsi que les nombreuses sources de revenus qu’offre le système. Ils se sont donc systématiquement opposés au cours des années 90 à une réforme à la profondeur du système. Et ce n’est qu’avec difficulté que le gouvernement Poutine a fait des progrès sur la voie de la professionnalisation au cours des années 2000. En effet comme il a été dit, la conscription est la conséquence d’une certaine conception des conflits et des menaces auquel doit faire face l’Etat. Le gouvernement russe est tout à fait conscient que le modèle de l’armée de masse est obsolète. Plusieurs documents prônent la nécessité de professionnaliser l’armée pour faire face à de nouveau type de conflit. En octobre 2003, le ministère de la défense a sorti un document, « objectif prioritaire en matière de développement des forces armées de la fédération  de Russie » qui met l’accent sur le rôle de l’information, de l’électronique et de la mobilité pour faire face à une menace ne venant pas de l’ouest, mais du sud, dans le Caucase et en Asie centrale. Ce n’était ni le premier ni le dernier document de ce type insistant sur la nécessiter de réformer et moderniser. Une armée de conscrit appauvrie et démoralisée ne rentre pas dans ce cadre.

Pour imposer sa volonté, le pouvoir politique limoge fréquemment les officiers supérieurs. Ainsi à la suite de l’affaire du Koursk, c’est 11 amiraux qui ont dû quitter leur poste. Beslan aurait aussi été l’occasion de faire tomber des têtes dans l’Etat-major général. Malgré ces limogeages, les progrès auront été limités sous Poutine. Une unité expérimentale, la 76eme division aéroportée, a été mise en place pour tester la professionnalisation en 2002. Depuis l’arrivée du Président Medvedev, le mouvement semble s’être accéléré. La crise géorgienne en 2008  a en effet montré les difficultés considérables de l’armée russes à mener des opérations militaires à l’extérieur même contre un adversaire très faible. Le nouveau ministre de la défense, Anatoly Serdyukov, veut profondément réformer l’armée en simplifiant l’administration et, mesure politiquement problématique, en diminuant considérablement le nombre d’officiers. Il y a actuellement un officier pour 2.5 hommes, l’objectif est de réduire ce chiffre à 1 pour 15. Au total c’est 200.000 postes d’officiers qui devraient donc être supprimés d’ici 2016.

Mais ces efforts ont un coût, le départ des officiers va nécessiter la mobilisation de ressources considérables pour payer les indemnités. La professionnalisation coutera elle aussi très cher puisqu’elle nécessitera d’augmenter les soldes pour pouvoir attirer et retenir le personnel. Le problème est d’autant plus compliqué que même dans une unité expérimentale comme la 76eme division aéroportée, 20% des effectifs sont encore composés de conscrits. La crise économique risque donc de remettre en cause les évolutions en cours.

L’armée russe n’en a pas encore fini avec l’héritage soviétique aussi bien sur le plan matériel que sur celui des organisations et des mentalités. Elle n’est déjà plus l’armée d’hier mais demain est encore loin.

Le budget de la défense et l’opinion

Secret Défense vient de trouver un sondage tout à fait intéressant sur « Les Français et la dette publique ».  Résultat: 45% des français estiment donc que s’il doit y avoir une réduction des dépenses publiques, le budget du ministère de la Défense doit baisser. Là où ça devient  plus intéressant c’est que 51% des hommes sont en faveur d’une réduction du budget de la défense en cas de restriction budgétaire contre 41% de femmes. En ce qui concerne l’age des personnes interrogés, il ne semble pas y avoir de clivage particulier ( des variations que quelques points mais rien de significatif).  Plus embêtant est la proportion des cadres supérieurs et professions libérales en faveur d’une réduction du budget de la défense (57%), elle est significativement plus élevée que la moyenne. On retrouve aussi le clivage droite/gauche avec 63% des sympathisants de gauche en faveur d’une réduction contre contre 34% à droite, pour les non-alignés c’est 42%.

Ces chiffres sont assez inquiétants et en même temps peu surprenants. Inquiétant parce qu’il montre que les soutiens dans l’opinion pour les armées sont finalement faibles. « Ne pas baisser la garde » est un discours qui ne marche que dans les milieux les plus politisés sur la droite de l’échiquier politique, une base singulièrement limitée. En dehors du clivage politique aucun autre groupe ne se distingue dans les réponses à l’exception des cadres supérieures, ce qui vue le poids particulier de ce groupe (les personnes ayant un rôle décisionnel significatif sont des cadres supérieures)  n’est franchement pas rassurant.

Peu surprenant finalement. Des sondages ont par le passé montré des résultats plus favorables, c’est qu’il y a une grande différence entre demander si quelqu’un veut un déjeuner gratuit (faut-il augmenter l’effort de défense?) et demander s’il faut sacrifier l’entrée, le plat principal ou le dessert (si on doit réduire le budget, où couper?). Entre l’enseignement ou la protection sociale et l’armée, le choix est vite fait dans un monde sans menace évidente et où l’armée est principalement engagée dans des conflits dont l’importance est contestée même au plus haut niveau.  En même temps, l’opinion conserve sa sympathie pour les soldats français mais ça, c’est sans douleur pour le porte-feuille.

De tout cela, on peut conclure qu’il faudra beaucoup de volonté politique pour que l’effort actuel se poursuive tout au long de la prochaine décennie et ce n’est pas vraiment une situation idéale. En un certain sens, les armées ont de la chance. Un bon nombre de programmes d’équipement majeurs tel que le renouvellement de la force de dissuasion nucléaire sont aujourd’hui pratiquement achevés. A ce niveau là, nous sommes un peu près tranquille jusqu’à l’horizon 2050. Malheureusement, il  reste plusieurs programmes clefs dont l’avenir risque d’être très incertain. Quel avenir par exemple pour le programme Barracuda, officiellement il devra remplacer les 6 SNA actuels mais vue son étalement ( premier exemplaire en 2016) , il ne serait pas surprenant que le nombre soit  réduit. Il subsiste encore des incertitudes sur le nombre final de frégates ou de rafales. Bref, en matière d’équipement il y a de quoi faire pas mal de dégâts. Mais une armée ce n’est pas que des équipements, ceux sont aussi des hommes qu’il faut former, les budgets dans ce domaine sont déjà contraint et manifestement ça ne va pas s’arranger. Enfin, c’est toute un infrastructure industriel qu’il faut faire survivre tant bien que mal si nous voulons conserver à l’avenir une certaine autonomie en matière d’armement (les déboires anglais avec le F-35 doivent nous servir d’avertissement dans ce domaine). Le grand drame de la défense est que les conséquences des choix fait dans les décennies 2000 et 2010 se feront sentir au-delà de 2050, dans un monde dont nous ne savons rien, alors que son budget doit se justifier au quotidien.

Profitons-en pour rappeler que le budget de l’État est un divisé en une trentaine de missions divisées en programme. La mission défense est dans sont ensemble menée par le ministère de la défense. Les crédits affectés à cette missions s’élèvent à 37 milliards d’euros dans la loi de finance 2010, le tout répartie entre 4 programmes. Pour les plus courageux, allez voir par là pour en savoir plus. C’est l’un des postes budgétaires les plus importants dans un budget qui s’élève à environ 350 milliards d’euros.

Débat AGS: Le désarmement nucléaire et la politique.

Le désarmement nucléaire a refait surface ces derniers temps, pourtant les discussions donnent la désagréable impression d’isoler le nucléaire du contexte politique. De faire comme si le désarmement n’était qu’une question de contrôle, de vérifiabilité sans s’intéresser aux intérêts politiques des parties en présence.

Dès la fin de la seconde guerre mondiale et la démonstration de l’efficacité dévastatrice de la bombe A, la question du contrôle des technologies nucléaires s’est posés. En 1946, les Etats-Unis proposèrent avec le plan Baruch de placer la technologie nucléaire sous le contrôle de l’ONU et de détruire toute les armes atomiques. Ce fut un échec entre autre attribuable au manque de crédibilité de l’ONU dominé par les américains vis à vis des soviétiques. Question éminemment politique s’il en est. Ces derniers se chargèrent bien vite de mettre fin au monopole américains. Trois ans après Hiroshima, le 29 Août 1949, la première bombe atomique soviétique explose. La mécanique de la prolifération est en marche, si les soviétiques ont pu progresser si vite, c’est grâce à l’espionnage. A peine quelques années après sa naissance, la bête est déjà incontrôlable.

Si Washington ne pouvait pas empêcher les soviétiques d’avoir la bombe, alors il fallait au moins garder le monopole à l’ouest. En fait, il était d’autant plus important de garder le monopole  à l’ouest que l’URSS allait au cours des années 50 enfin être à même de frapper les USA directement. Il faut garder le contrôle de l’escalade et accepter des puissances nucléaires autonomes en Europe  va à l’encontre de cet objectif. Encore une fois se fut un échec, les Etats-Unis devront s’accommoder des bombes britanniques et surtout françaises. Le problème devient de plus en plus difficile avec le développement des applications civiles du nucléaire qui encore plus complexe le problème de la diffusion des technologies. En 1964, la Chine rejoint le club des puissances nucléaires.

Pourquoi tant d’intérêts pour ces armes? Pourquoi ces investissements colossaux? Parce que l’arme nucléaire apporte une rupture quantitative sans précédent. Là où les alliés devaient utiliser plusieurs milliers de bombardier et déverser des tonnes de bombes, un seul avion, une seule arme suffit désormais.  En rendant possible et économique la destruction totale d’un pays, l’anéantissement instantanée d’une armée, la Bombe altère radicalement tout les calculs  politiques et  militaire. Désormais, comme le démontrera la crise de Suez en 1956, il y a les puissances nucléaires et les autres. Le prestige attaché à la possession de ces armes, l’assurance qu’elles donnent contre une attaque mettant en cause la survie même de l’Etat justifient leur acquisition.

Pourtant, alors que la prolifération incontrôlée pouvait sembler inévitable, le traité de non prolifération signé en 1968 vient freiner le mouvement. Il limite à cinq le nombre de puissances nucléaires officielles et organise  un régime de contrôle de la technologie nucléaire. Malgré ses faiblesses, il a plus ou moins réussie, la plupart des signataires n’ayant pas franchie le seuil nucléaire. Mais aujourd’hui le monde doit tout de même compter avec 8 puissances nucléaires certaines plus le cas ambigu de la Corée du Nord. Le traité a été violé par trois Etats: la Corée du Nord, l’Iran et la Lybie.

Pourquoi alors que 189 Etats ont signés le traité de non-prolifération, d’autres trouvent intérêt à acquérir des armes nucléaires? C’est évidemment que le contexte politique joue un rôle primordial, c’est le premier constat. Il peut être intéressant pour les Etats de jouer la carte de la coopération. Pourquoi en effet se lancer dans une ruineuse aventure si il n’existe pas de menaces immédiates, qu’aucun autre pays n’est doté de ces armes dans la région considérée, qu’il n’y a pas d’aspiration au  leadership régional, que la puissance économique et militaire  relative du pays dans le monde exclue l’entrée dans le club des grandes puissances globales? Dans ces conditions signés le traités et s’engager avec ses voisins deviens intéressant. L’adhésion permet à la fois de bénéficier de  transferts de technologies et de développer les applications civiles et de garantir que les voisins feront de même.

A l’inverse si comme le gouvernement de la République Islamique d’Iran vous vous sentez menacés aux frontières et entouré d’ennemie, que vous aspirez à devenir la puissance dominante dans votre région où il existe déjà une puissance nucléaire hostile, et qu’en bonus le programme nucléaire renforce le prestige du régime à l’extérieur mais aussi à l’intérieur, l’équation change.  Si comme l’Afrique du Sud durant l’apartheid vous êtes isolés au niveau international, entouré d’adversaires en Afrique australe il est intéressant d’acheter une assurance, si les conditions politiques changent, ce calcul coût/bénéfice change aussi et le programme est abandonné.

Deuxième constat, si la Chine en 1964 pouvait obtenir la Bombe, si la Corée du nord peut aujourd’hui faire du chantage avec cette arme, si l’Afrique du Sud soumis à un embargo international pouvait tout de même arriver à un stade avancé dans son programme, il est douteux qu’on puisse véritablement empêcher un Etat qui le désire d’acquérir l’arme nucléaire. Il est possible d’en augmenter le coût en  mettant des obstacles, en sanctionnant les comportements jugés répréhensibles (mais par qui?) et donc d’altérer un peu le calcul coût-bénéfice. Mais ces cinquante dernières années ont amplement démontré qu’il était possible de persévérer sur  le chemin du nucléaire dans les pires conditions.

Par conséquent, il paraît assez vain de discuter du désarmement nucléaire en vase clos, en refusant de considérer le contexte politique plus large. Un véritable désarmement ne peut s’obtenir qu’en altérant les variables fondamentales du calcul politique. Il n’est pas surprenant que le pays qui dispose de la force militaire la plus écrasante entame le refrain du désarmement nucléaire, en toute logique ce n’est pas l’intérêt de ces rivaux qui eux modernise leurs arsenaux pour faire face à cette supériorité. Les grandes puissances craignent le pouvoir égalisateur de l’atome, au contraire tous ceux qui se sont insatisfait ou placé dans une situation qu’ils jugent intolérables veulent se pouvoir. Le désarmement nucléaire pour avoir une chance d’aboutir doit donc nécessairement prendre place dans une architecture globale de la sécurité mondiale qui prend en compte les intérêts des uns et des autres. L’actualité le confirme avec les allusions périodiques à un « grand bargain » entre les Etats-Unis et l’Iran qui redéfinirait intégralement les relations entre les deux pays. Le nucléaire ne cessera jamais d’être politique.