The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783

Il a déjà été question ici d’Alfred Taylor Mahan. Mahan est sans doute le plus connu des théoriciens de la guerre navale. Aujourd’hui vieux de plus d’un siècle, ses travaux restent pourtant riches d’enseignement.

En effet Mahan cherche à montrer à ses concitoyens l’importance de la puissance et les règles qui en encadrent l’exercice. Son ouvrage majeur, The « Influence of sea power upon history 1660-1783 », s’intéresse à la stratégie et ne touché que marginalement la tactique même s’il porte une attention particulière aux récits et à l’analyse des batailles.

Pour Mahan, l’objet fondamental de la stratégie navale est la maîtrise de la mer c’est-à-dire la capacité à faire usage de la mer et dénier son utilisation à son adversaire. Celle-ci peut être totale, c’est-à-dire s’exercer sur la totalité de l’espace considéré, ou locale, c’est-à-dire s’exercer sur une partie de l’espace de manière temporaire. Car quel que soit la finalité de la guerre, si celle-ci doit dépendre de la mer alors la seule manière de s’assurer du succès de l’entreprise est de la contrôler.

Mais comment s’assurer la maîtrise de la mer. C’est là qu’intervient la thèse centrale de Mahan et aussi la plus controversée. Pour l’américain, la maîtrise de la mer ne peut être obtenue que par la destruction de la force navale ennemie. Tant que celle-ci  ne sera pas détruite, tous les gains obtenus qui dépendent de la puissance maritime sont susceptibles d’être remis en cause. Pour lui, les opérations dans les caraïbes au cours du XVIIIème siècle en sont la plus claire démonstration. Il n’a de cesse au cours des 500 pages de son ouvrage de critiquer les stratèges, surtout français, qui considère les opérations navales sont soumises au déroulement des opérations terrestre et plus largement aux objectifs de la campagne. Si la flotte est nécessaire à leur succès, alors le meilleur moyen de réussir est de détruire tout affaire cessante les forces susceptibles d’empêcher la réussite de l’opération. C’est cette insistance sur la destruction de la force ennemie qui peut faire dire que Mahan est influencé par Jomini qui est d’ailleurs cité directement.

Mais pourquoi obtenir la maîtrise de la mer ? Quelles sont les caractéristiques qui rendent la puissance maritime si désirable ?

Bien entendu, nombre de campagnes militaires ont dépendu pour leur succès du ravitaillement venu de la mer. L’océan est bien souvent l’artère vitale par lequel passe les flux logistiques. Mais s’en tenir là, c’est toujours subordonner la puissance maritime au besoin de la puissance terrestre. A partir de l’étude historique des conflits de 1660 à 1783, Mahan entend aller bien au-delà. Selon lui, les effets dévastateurs de la puissance maritime sont souvent moins spectaculaires que les opérations terrestres. Ses effets sont plus insidieux et dans la durée. Grâce à la guerre de succession d’Espagne, Mahan montre comment la maîtrise complète de la mer a permis aux anglais de s’enrichir considérablement. Pour lui, la destruction du commerce français a causé l’asphyxie économique de la France, la condamnant à un effort épuisant pour tenir seul face à une coalition entretenu par la richesse du commerce maritime anglais. C’est par la mer que circulent les richesses du monde. C’est une thèse qu’il convient de méditer alors que 70% du commerce de la France dépend des océans. Nous vivons dans un monde guère éloigné de Mahan.

Mais cette insistance sur le rôle fondamental du commerce maritime n’aboutit pas à une remise en cause du principe central qu’est la destruction de la force adverse. Celui-ci reste premier et est la condition nécessaire au succès de toutes entreprises ultérieures. Là encore, l’exemple de la guerre de succession d’Espagne est très parlant. Alors que les corsaires français ravageaient le commerce anglais, jamais celui-ci ne fut plus prospère. Malgré la guerre et même grâce à elle, l’Angleterre s’enrichissait. C’est la preuve pour Mahan que la guerre de course, avec des corsaires au XVIIIème ou avec des sous-marins au XXème, n’est qu’une illusion.

On le voit, les thèses de Mahan nous interpelle encore aujourd’hui. Le développement de la puissance maritime chinoise ne suit il pas exactement la logique de Mahan ? Celle-ci suit le développement économique de la Chine, à mesure que ses ports s’ouvrent sur l’extérieur, que ses cargos partent toujours plus loin, les navires de l’APL derrière eux.

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Les facteurs de la puissance maritime

Avec « The influence of sea power upon history », Alfred Taylor Mahan se fait l’avocat de la puissance maritime dans un pays, les Etats-Unis d’Amérique,  qui à la fin du XIXème siècle n’a encore que des ambitions navales limitées.  Son objectif est de montrer l’importance souvent discrète et lente à se faire sentir du facteur maritime à travers l’histoire. Et pour ce faire il va choisir d’étudier une période maritime par excellence marquée par le développement du commerce intercontinental, le XVIIème et le XVIIIème  siècle. L’œuvre de Mahan se présente donc comme une étude historique commençant avec l’arrivée de Louis XIV aux affaires et le premier conflit anglo-hollandais et s’achevant à la fin de la guerre d’indépendance américaine (1660-1783). A travers cette période la rivalité entre la France et les puissances maritimes, d’abord les Provinces-unis  puis l’Angleterre, est un facteur presque constant (avec une accalmie sous la régence de Louis XV) dans le paysage politique européen et en fait, mondial.

Mais qu’est-ce que la puissance maritime ? C’est d’abord à la définition de ce facteur, selon lui trop souvent négligé en raison de la discrétion de ses effets, que s’attaque Mahan dans son chapitre I. La mer se présente comme un vaste espace strié de routes déterminées par des facteurs physiques, historiques et économiques.  La mer c’est donc une voie pour le transport, le transport de marchandises mais aussi de soldats car cet espace homogène se prête plus facilement au mouvement que la terre avec ses routes difficiles et ses multiples obstacles naturels et humains.  C’est  par la mer que le commerce, et notamment le très fructueux commerce transatlantique, se fait. Mais à mesure que les marchands d’une nation s’élance de plus en plus loin et de plus en plus nombreux sur les océans et que l’importance économique croit, il devient nécessaire de protéger ce commerce. Sans la Royal Navy présente pour protéger les immenses richesses générées par le commerce anglais, comme l’Empire eut-il été possible ? Pour protéger le commerce maritime contre les rivaux et les prédateurs il faut donc une marine de guerre. Les deux sont irréductiblement liés dans la pensée de Mahan et tous deux sont affectés par les différents facteurs  de puissances maritimes.

Le premier d’entre eux pour Mahan est naturellement la position géographique. Que la France ait à la fois une façade atlantique et méditerranéenne  a un impact majeur sur sa politique, il est inutile d’insister sur ce point. A-t-on des frontières terrestres ? L’accès à la mer est-il facile ? Autre exemple, l’Angleterre situé à travers les routes menant aux ports hollandais et allemands.  Plaçant ainsi ces deux pays dans une position stratégique difficile pour défendre leur commerce maritime.

Le deuxième est la configuration physique. La côte est la frontière d’un pays. Plus celle-ci sera facile à franchir, plus les interactions entre le peuple et le monde extérieur sera facile  et l’activité économique dirigée vers la mer. La situation et les caractéristiques  des ports est tout à fait vital. Ainsi au XVIIIème la France n’a eu que deux véritables ports militaires : Brest et Toulon. Et Brest était affecté d’un handicape considérable à l’époque de la marine à voile : il était impossible d’entrer et de sortir de la rade en même temps à cause des vents.  De même la présence de grands axes fluviaux aura une grande importance, elle  sera source de richesses  en temps de paix et de faiblesses en temps de guerre. La richesse interne du pays, qui portera plus ou moins les habitants vers les ressources de la mer, joue aussi un rôle. Ainsi les habitants de pays pauvres en ressources comme les Pays-Bas seront plus dépendant de la mer que d’autres.

Troisième facteur et le moins important, la superficie du territoire joue un rôle aussi. Mais ce qui compte le plus c’est d’abord la longueur des côtes.  Si elles trop longues par rapport aux ressources disponibles, la défense d’un territoire deviendra très difficiles.

Quatrième facteur, la population. Ici ce n’est pas seulement l’importance de la population elle-même mais aussi la présence ou non de certaines catégories.  Au XVIIIème les marins étaient rares et la France a toujours souffert de manque chronique en ce domaine. Quand  bien même elle l’aurait voulu, la France était bien incapable d’aligner à terme autant de navire que la Royal Navy faute de marins. Même avec les machines ce problème n’a pas disparu.  Pour les forces modernes, la recherche de personnel qualifié (informatique, ingénierie, etc) est toujours un enjeu majeur. La marine australienne rencontre de grandes difficultés à rassembler des équipages pour ses sous-marins par exemple. Si une guerre devait  durer, le facteur démographique aura un rôle de plus en plus lourd à jouer.

Si les quatre  premiers facteurs faisaient référence à des caractéristiques totalement objectives, les deux dernières sont plus complexes. Ici Mahan fait une réflexion plus politique, il s’intéresse aux « climats » comme le disait Montesquieu auquel il fait une référence directe. C’est-à-dire qu’il cherche à déterminer les caractéristiques politiques et sociales favorables à la puissance maritime.

Le cinquième facteur est donc le caractère national. Ainsi Mahan pense trouver dans la tendance des français du XIXeme à épargner et leur aversion supposé au risques une partie de de l’explication de la faiblesse navale de la France. L’Etat n’a jamais réussie à susciter l’intérêt de la population  pour les grandes aventures maritimes de l’époque et sans une classe  dépendante du commerce maritime, il était difficile de justifier l’investissement dans une marine. En Angleterre ou en Hollande au contraire, selon Mahan,  la tendance naturelle serait d’être boutiquier et commerçant, de prendre de risque, de respecter la richesse et donc les activités qui mène à cette richesse.  Aujourd’hui on regrouperait tout cela sous le vocable de « culture ».

Le sixième facteur est le caractère du gouvernement. Le gouvernement exerce une influence sur la puissance maritime. Ainsi la monarchie absolue fit merveille sous Louis XIV pour construire une puissante marine et c’est aussi la politique de la monarchie qui, sous Louis XIV, mena la marine à sa perte. Le gouvernement peut prendre des mesures pour stimuler l’activité maritime comme les Navigation Acts de Cromwell. A l’inverse, il peut aussi l’entraver. Mais en tout cas, il ne peut exister à long terme de puissance maritime sans l’existence d’un commerce maritime important qui rend véritablement dépendant le pays ou du moins une classe au sein de ce pays. Et c’est pour cela que le commerce maritime, les armateurs, les pêcheurs, les grands commerçants, les marins  sont le fondement de la puissance maritime. On peut voir ces derniers temps dans les demandes d’armateurs français pour que les pouvoirs publics interviennent dans l’océan indien  l’illustration de ce phénomène.

Thème du mois AGS: Vous avez dit low-cost?

L’expression même de « guerre low cost » semble être un oxymore, la guerre est l’une des activités les plus coûteuses auquel un groupe d’humains puissent s’adonner : coût financier, coût humain, coût matériel. Voilà bien longtemps qu’il est connu que les gains à espérer d’une guerre sont passablement aléatoire.  C’est que, comme l’a montré Clausewitz, la guerre a sa propre logique qu’aucun des joueurs ne peut maîtriser. Dans l’absolu, toute guerre doit aboutir à la montée aux extrêmes qui contraint chacun à faire l’effort maximal nécessaire pour vaincre quand bien même celui-ci aurait dépassé les seuils initialement prévus. Par ailleurs, la guerre est une affaire de hasard et de frictions imprévisibles qui rendent très difficile l’évaluation préalable des coûts. Combien d’Etats se sont lancés dans des guerres en pensant que ce serait une promenade ?

Pourtant les Etats n’ont pas cessés de trouver des moyens de faire la guerre à moindre coût. Et de la même manière que fort heureusement la guerre absolue n’arrive pas à notre porte tous les jours, les guerres peuvent garder un coût raisonnable pour celui qui en prend l’initiative ou pour le défenseur.

L’ Afghanistan est un exemple de conflit low-cost sous deux aspects. Le premier aspect c’est évidemment le très faible coût des moyens utilisés par les taliban pour combattre la coalition. L’équation financière est simple, il suffit de penser au prix d’une kalachnikov ou d’un IED et de le comparer au prix d’une heure de vol d’un avion de combat. C’est certain, les prix pratiqués par l’insurrection défient toute concurrence, et le rapport qualité prix semble être tout à fait honorable : voilà 9 ans qu’une coalition des pays les plus riches de la planète est mise en échec en Afghanistan.

Mais cette première analyse est trompeuse. En valeur monétaire l’effort anti-coalition semble faible mais qu’en est-il relativement aux ressources du mouvement ? Dire qu’un IED ne coûte pratiquement rien n’a pas de véritable signification s’il n’est pas comparé aux ressources effectivement mobilisables. Il faut trouver des travailleurs spécialisés pour concevoir les fameuses IED, payer les soldats et remplacer les pertes considérables, protéger et souvent remplacer les chefs, corrompre les fonctionnaires locaux, assurer la logistique, le tout dans des conditions difficiles car l’ennemie honni ne fait pas de cadeau. L’enjeu est total pour l’insurgé qui joue dans la guerre son existence même et doit mobiliser l’ensemble de ses ressources humaines et économiques pour survivre. Vous avez dit low-cost ?

A l’inverse, nous pouvons nous plaindre amèrement du prix d’une heure de vol sur un rafale, de l’entrainement des soldats et ainsi de suite, il n’en reste pas moins que l’effort que les États « occidentaux » assument pour leur armée est plus faible qu’à l’époque de la guerre froide et certainement même plus faible qu’à bien des époques. Songeons que si l’Etat français existe c’est parce que les rois de France avaient besoin d’un Etat pour financer et équiper leur armée. Aujourd’hui, c’est l’éducation nationale qui nous coûte le plus cher, un résultat qui sur le plan historique est tout à fait nouveau. Jamais nos ressources n’ont été aussi importantes et jamais notre capacité à détruire n’a été aussi efficace et spectaculaire. La coalition déploie de l’ordre de 90 000 hommes en Afghanistan, à ce jour 1641 soldats ont été tué en Afghanistan, il n’est pas très agréable de penser en ces termes mais force est de constater que c’est finalement peu. Il y a 150 ans, on aurait été heureux que la moitié de l’armée ne succombe pas sous les coups d’une maladie tropicale.

La volonté sans ambiguïté des États de limiter leur engagement en Afghanistan semble faire de ce conflit une guerre, sinon low cost, au moins limitée. Il manque peut-être pour que le tableau soit parfait un état final recherché parfaitement claire mais est-ce vraiment possible au vue de la nature du conflit ? Depuis 2009, on a même un horizon temporel : 2011.

La guerre limitée suppose logiquement (autrement elle serait totale) un zone géographique bornée et des ressources en homme, en argent et en temps proportionnées à l’enjeu. C’est ce que nous pratiquons depuis la fin de la guerre froide avec les interventions extérieurs. Cela ressemble à la guerre idéale : lointaine, politiquement peu risquée et peu coûteuse.

Pourtant cette apparence est trompeuse. L’Afghanistan le montre aussi, en 2002 des européens ont posé le pied en Afghanistan en pensant qu’ils s’engageaient dans une opération de maintien de la paix et de reconstruction, quelques années plus tard, c’est devenue une guerre. Comme quoi finalement les limites peuvent se dérober facilement. Vue sous cet angle, la guerre afghane semble avoir une fâcheuse tendance à sortir du cadre prévu.

Que tirer de tout cela ? Fort peu de chose, si ce n’est se souvenir à nouveau de Clausewitz : il convient de déterminer dans quelle sorte de guerre on s’engage. Avant de céder à la tentation d’envoyer les hommes en verts régler le problème, voilà quelque chose auquel il serait bon de penser très attentivement. Pour reprendre la métaphore économique, caveat emptor…

ZI/Nihil novi sub sole

Avec des si…une discussion sur la guerre du pacifique

Il est commun de dire aujourd’hui que la décision japonaise d’attaquer les Etats-Unis en 1941 fut une folie. Face à la puissance industrielle de ces derniers, le Japon n’avais pas la moindre chance de réussir. De sorte que le 7 0écembre 1941, l’issue du conflit ne fait pas de doute. Cela prendra plus ou moins longtemps et ce sera plus ou moins difficile mais la fin est inéluctable. La décision d’entrer en guerre et en plus d’attaquer Pearl Harbour fut une erreur dramatique.

Pourtant cette vision des choses néglige un  certain nombre d’éléments. Lorsque l’élite politique du Japon s’engage dans la guerre ce n’est pas sur un coup de tête mais avec la conviction qu’elle a un couteau sous la gorge. Pour le comprendre il faut revenir en arrière à la fin du XIXème siècle. Le programme de modernisation de l’ère Meiji se résume à une formule choc “ nation riche, armée forte”, il n’a qu’un seul objectif: assurer la protection du Japon. Si le gouvernement Japonais s’engage sur la voie de l’impérialisme avec l’annexion de Taïwan puis de la Corée, c’est parce que celui-ci est perçue comme le passage obligé vers la sécurité et le respect des puissances “blanches”. A partir de là, le Japon avait devant lui deux chemins idéologiques. Soit il reniait son existence asiatique pour intégrer pleinement le club des grandes puissances européennes, soit au contraire il se faisait le champion de l’Asie face à l’oppression des blancs. Pendant plusieurs décennies la politique japonaise a oscillé entre ces deux directions, et dans une certaine mesure certain éléments de ce débat sont toujours présent aujourd’hui dans le débat autour de la politique étrangères du Japon. Au final, les deux options justifiaient la politique colonial du Japon.

Cette politique impérialiste avait des modalités particulières mais au final n’avait rien d’original. Le discours allemands sur la “sonderweg” et demande insistante d’”une place au soleil” ressemble beaucoup aux discours japonais avec à la racine le même sentiment s’insécurité politique et économique. Cette quête devait amener le Japon en Chine. Suite à la guerre russo-japonaise en 1905 Japon prend la place de la Russie en Mandchourie. Tokyo acquiert alors le joyau le plus précieux de son empire colonial. La politique chinoise du gouvernement japonais va désormais être guidée par une obsession: assurer le contrôle définitif de cette région et ces précieuses ressources naturelles. Mais il y a un problème, depuis la fin de la première guerre mondiale, la politique des grandes puissances coloniales est en train de changer. L’heure n’est plus à l’exploitation de la Chine et les ambitions japonaises en Mandchourie ne sont pas vues avec sympathie. En 1931 a lieu le célèbre incident de Moukden puis en 1932 est crée le Mandchoukouo, état fantoche qui sert de paravent à la domination japonaise sur le nord de la Chine. Le problème évidemment est que le nouveau gouvernement de la Chine réunifié de Tchang Kaï-check n’était absolument pas disposé à abandonner une si grande et précieuse partie du territoire chinois. Quand aux grandes puissances, elles n’étaient pas tellement mieux disposées vis à vis des ambitions japonaises. Pour régler ce problème insoluble, Tokyo eu une réponse assez classique: l’escalade. En 1937, c’est la guerre, l’armée japonaise envahie la Chine. Mais comme il arrive bien souvent, la guerre ne produit pas le résultat politique espéré et les forces japonaises se retrouvent entrainées toujours plus loin vers le sud pour tenter de briser la volonté chinoise et la couper de ses soutiens extérieurs.

La seconde guerre mondiale et l’effondrement des puissances coloniales d’Europe continentale offrent deux opportunités. La première est analogue à celle qui s’est offerte au Japon pendant la première guerre mondiale, choisir entre les Alliés ou l’Allemagne et s’emparer des colonies de l’adversaire pendant qu’il est occupé à l’ouest. Cette politique avait offert sur un plateau le pacifique centrale au Japon pendant grande guerre. La deuxième c’est de continuer l’isolement des armées chinoises en prenant le contrôle de l’Indochine à la faveur de l’affaiblissement français. Le problème dans les deux cas était l’hostilité des Etats-Unis. C’était hostilité avait été constante durant les années 30 et les actions japonaises au début des années 40 alors la faire monter d’un cran.

Parce que le Japon se trouvait embourbé depuis 3 ans en Chine, l’invasion de l’Indochine était très tentante. Par ailleurs, au cours des années 30, la scène politique japonaise était de plus en plus radicale. Le Japon avait fait son choix, le club “blanc” avait montré aux cours des 20 années qui avaient suivies la Grande Guerre qu’il ne voulait pas du Japon, du moins c’était ainsi qu’on l’interprétait. L’alternative était tracée. Puisque la grande lutte raciale entre les peuples blancs et asiatiques était inévitable, le Japon devait naturellement en prendre la tête et constituer un  grand bloc économique et politique asiatique dans les territoires libérés de la domination coloniale blanche.

Lorsqu’ après l’invasion de l’Indochine les Etats-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne imposèrent un embargo sur les matières premières, le Japon était au pied du mur. C’était 30 ans de politique chinoise qu’il l’avait amené à cet instant.  Accepter de reculer n’était pas une option acceptable, pas dans un monde où l’impérialisme et le contrôle des ressources étaient sensés assurer la survie du Japon. Bien des choix possibles auraient pu être fait mais dans une certaine mesure c’est le grand programme de l’ère Meiji: ‘”nation riche, armée puissante” qui avait amené le Japon en Indochine et aux portes du pétrole indonésien.  Autant dire que faire machine arrière relevait de l’impossible.

Alors il ne restait plus qu’à jouer un coup de dés. Les japonais étaient tout à fait conscients de leur infériorité. C’est bien pour cela que la marine impériale avait constamment mis l’accent sur la qualité des hommes et du matériel. L’Amiral Isoroku Yamamoto, commandant en chef de la flotte combinée, avait prévenue à l’avance. Il ne pouvait garantir qu’un an et pas au-delà. A partir de là, le calcul est simple à comprendre. Il faut frapper vite et très fort en privant les américains des moyens d’intervenir et en s’emparant le plus vite possible des objectifs. Le problème était que la stratégie globale reposait sur deux piliers: le premier était que les forces japonaises auraient de la chance, beaucoup de chance; le deuxième était que le gouvernement américain serait suffisamment malléable pour accepter une défaite.

Et la chance, les japonais en eurent beaucoup. En quelques mois ils s’assurent le contrôle de l’Asie du sud-est et frappe un grand coup à Pearl Harbour qui se déroula dans des conditions inespérés.

Mais ils n’en ont pas eu assez. Oui, l’aéronavale japonaise a porté un coup très dur sans aucune perte significative à Pearl Harbour. Mais derrière les chiffres et la surprise, l’opération est en réalité un échec. Les porte-avions n’ont pas été détruit, pas plus que les dépôts de carburant de sorte que la flotte peut toujours opérer à partir d’Hawaï. Même en ce qui concerne les grandes unités cuirassés, la situation n’était pas si dramatique car plusieurs d’entre eux purent être récupérées. Toutes les opérations ne pouvaient pas se dérouler aussi merveilleusement bien que l’attaque de Pearl Harbour. A chaque bataille, il fallait non seulement gagner mais obtenir des résultats décisifs. Le plan japonais en réalité commença à dérailler avant le célèbre tournant de Midway. En mai 42, la bataille de la mer de Corail fut le premier grand échec stratégique. Non seulement les japonais perdaient un porte-avions pour des gains insuffisants (un porte-avions américains) mais en plus l’objectif stratégique qu’était la prise de Port Moresby n’est pas atteint. L’isolement de l’Australie n’est pas réussi. La deuxième étape est évidemment Midway qui se passe de commentaire. La flotte japonaise est anéantie. Encore une fois la même logique est à l’œuvre, les américains peuvent se permettre de perdre. Pas les japonais qui auront beaucoup plus de mal à remplacer leurs pertes en pilotes et en navires. Le coup de grâce est donné avec l’échec de Guadalcanal. Là encore, il s’agit d’isoler l’Australie, pont d’envol d’une éventuelle reconquête américaine. C’est un échec avec là encore de pertes importantes pour les japonais.

Le grand problème militaire était que pour le pari japonais réussisse tout devait se dérouler comme prévue sans le moindre accros. Or dès le premier jour de la guerre ce ne fut pas le cas. Chaque échec, chaque navire ou pilotes perdus avaient une valeur bien plus lourde pour les forces japonaises que les forces américaines.

Pourtant, et si le pari avait réussi ? Et si tout avait marché comme prévue. Et si à Pearl Harbour les porte-avions de l’US Navy avaient été détruit (peut être avec des pertes japonaises) ? Et si les dépôts de carburant avaient brûlé contraignant la flotte à opérer depuis San Francisco ? Si Port Moresby avait été pris ? Et si enfin, Midway au lieu d’être un désastre c’était solder par un succès ouvrant la porte d’Hawaï (ce qui était possible aussi)? Et si après Midway, les japonais avaient tout de même réussie à l’emporter à Guadalcanal et dans les îles Salomon ?

C’est là qu’entre en scène le deuxième pilier de la stratégie japonaise. Il fallait Washington puisse accepter l’échec. Et pourquoi pas ? Si tout par un caprice divin s’était déroulé comme prévue, qu’aurait bien pu faire le gouvernement américain. L’Australie isolé par la barrière des îles du pacifique sud, l’US Navy repoussé à San Francisco avec plusieurs porte-avions perdus, Hawaï menacé ? La guerre aurait sans doute continué mais son issue aurait sans doute été bien différente. Il aurait fallu affecter des moyens considérables au théâtre pacifique, subir des pertes encore plus lourdes, se battre encore plus longtemps. Et finalement peut être accepter un compromis.

La décision d’entrer en guerre était un pari très risqué mais les dirigeants japonais, mis au pied du mur, ont considéré qu’ils n’avaient pas d’autres choix que de le prendre. Il est tentant de dire qu’il s’agissait d’une folie, pourtant un examen de la première année de la guerre du pacifique montre l’énorme rôle de la chance. La victoire et la défaite se sont souvent jouées à très peu de chose. L’histoire est pleine de ces miracles qui n’auraient jamais du avoir lieu.

Mao, la guérilla et l’aventure américaine au Vietnam

World Affairs Journal publie un article tout à fait passionnant sur l’histoire de la doctrine de contre-insurrection aux Etats-Unis.

Et puisqu’il en est question, parlons un peu du World Affairs Journal.C’est une revue refondée en Janvier 2008 et  consacrée comme sont nom l’indique aux questions internationales qui a aujourd’hui sept numéros. Les articles sont d’excellentes qualités et valent  le temps de lecture.

En voilà des très intéressants:

Drunken Nation: Russia’s Depopulation Bomb, sur la situation démographique de la Russie et ses causes.

Cuban Days: The Inscrutable Nation, article saisissant sur Cuba.

Trapped by History: France and its jews, si, si, il arrive affectivement qu’un américain soit capable d’écrire quelque chose d’intéressant sur la France.

Not so huddled masses: Multiculturalism and Foreign Policy,  sur les communautés d’immigrants et leur influence sur la politique étrangère américaine.

Il y en a surement beaucoup d’autres qui mériteraient d’être signalé mais le temps manque explorer le reste.

Redéploiement américains en Afghanistan

Le Washington Post a un intéressant article sur un prochain redéploiement des forces américaines sur le théâtre afghan. Ce changement s’inscrit apparemment dans la nouvelle stratégie suivit par le général McChrystal. L’objectif est d’abandonner les zones trop reculés où la présence américaine a peu de chance de produire de grand résultat faute de concentration suffisante de l’effort et des les envoyer dans les zones à plus fortes densités humaines . L’exemple choisi est le Nouristan, région isolé du nord-ouest de l’Afghanistan. Cette une région difficile d’accès où la population locale s’est fort bien contenté pendant des années d’une présence minimal du gouvernement central, aussi bien aujourd’hui qu’à l’époque des taliban. Il est difficile de concevoir plus reculé, c’est pourquoi si le Nuristan a une valeur d’idéal-type, il est tout de même peu probable que les choix soient aussi évidents et faciles à faire dans le reste du pays.

Nuristan

Archive INA: vidéo (il faut payer pour avoir l’intégralité)

Quelques photos du Nuristan de l’US Army sur Flickr

Jomini: L’axe fondamental de la stratégie

Une fois l’objectif fixé, la manière la plus efficace de l’atteindre est encore de battre l’armée ennemie, neutralisant ainsi l’opposition à toute entreprise ultérieure. L’objet principal de la stratégie vise donc à éliminer une armée adverse sur un théâtre d’opération donné. Pour Jomini, la stratégie en réalité se réduit à un élément fondamental: les lignes de communication. Pour vaincre, il faut couper les lignes de communication adverse tout en préservant les siennes.  En effet si une armée perd son soutien logistique, sa disparition n’est alors plus qu’une question de temps. Cette nécessité absolue de protéger ses lignes de communication tout en attaquant celle des autres façonnent la quasi-totalité des conceptions stratégiques de Jomini,  c’est autour d’elle que toute sa pensée s’organise.

Mais comment faire? Reprenons depuis le début. Tout d’abord il faut un objectif ou pour reprendre plus précisément la terminologie de Jomini, un “point objectif”. Une fois celui-ci déterminé, il faut choisir la trajectoire de l’armée pour atteindre le point: ce sera la ligne d’opération. Cette ligne d’opération devra partir d’une base capable de soutenir les opérations de l’armée et passera éventuellement par des bases intermédiaires.L’armée a bien entendu la possibilité de changer de ligne en cours de route, ces nouvelles lignes seront les lignes de manœuvre. La ligne d’opération est une abstraction, il ne s’agit pas d’une route déterminé ou d’un fleuve encore qu’elle puisse momentanément se superposer à ces objets. En réalité, une armée se répartira sans doute sur plusieurs routes dans une région donné, chacun détachement séparé par une distances de quelques heures de voyages. Le jeu est alors de maintenir une armée avec une cohésion suffisante et des lignes suffisamment sûr pour pouvoir l’emporter en cas de batailles. Pour cette raison, et si les circonstances si prêtes, notamment si le rapport des forces numériques est favorable, Jomini préconise la concentration des forces et donc des “lignes intérieures”, relativement sûre, pour l’armée. A l’inverse, si le rapport est défavorable, il faudra choisir des “lignes extérieures” et attaquer une fraction de l’armée ennemie aux extrémités, débordant du même coup l’adversaire et donc coupant ces lignes de communication, l’inconvénient est que dans le même temps les lignes de communication amies sont alors elles-aussi en danger. Dans ces deux cas idéal-type, il s’agit d’opposer à l’ennemie la plus grande concentration de force possible sur la partie la plus faible du dispositif adverse, le “point décisif” dans le vocabulaire Jominien. Autre principe finalement assez familier des lecteurs.

C’est à cause de ce problème des lignes de communication  et de l’importance des lignes d’opérations que la géométrie prend de l’importance dans la pensée du général suisse. La géométrie est une manière abstraite de comprendre l’espace, Jomini utilise donc celle-ci comme une métaphore pour faire comprendre le problème des lignes de communication et comment il détermine en bonne partie le choix des les lignes d’opérations. Elle n’est pas déterminante en soit, il ne s’agit en aucun cas de calculer un angle pour déterminer ensuite que telle ligne d’opérations, telle stratégie devra être choisie.