Thème AGS: Réalité et illusion du panturquisme, la Turquie et l’Asie centrale

Comprendre les relations qu’entretient aujourd’hui la Turquie avec les pays d’Asie centrale nécessite en premier lieu de connaître les données linguistiques  et historiques. Si la Turquie peut avoir une influence dans la région, c’est non seulement en raison de sa relative proximité géographique mais aussi et surtout en raison du patrimoine commun que constituent la langue et l’histoire  turque. La turcophonie est en effet un espace immense  allant de l’Europe  à la Chine, remontant au nord jusqu’au cercle arctique, peuplé d’environ 125 millions de locuteurs. Les langues turques parlées en Asie centrale et en Turquie ont d’importante ressemblances syntaxiques et phonétiques.  En plus de la langue, les peuples de cet espace ont un passé commun plus ou moins mythifié de nomade des steppes qui, au fil des siècles, se sont progressivement séparés.

Malgré cette proximité culturelle, les relations entre la Turquie et l’Asie centrale sont finalement restées assez limitées jusqu’en 1991 et la dissolution de l’URSS. En effet, à l’époque ottomane, l’essentiel de l’effort turc est dirigé vers l’ouest dans l’espace méditerranéen.  A l’est, les empires perses et russes constituent un barrage infranchissable pour  l’influence de la Sublime Porte.

Naissance du panturquisme

C’est justement  l’empire russe qui va faire prendre conscience  de leurs racines communes aux élites turcophones. En effet à la fin du XIXème siècle, les tatars de Crimée et les populations turcophones  d’Asie centrale font face à une politique de russification et de christianisation. Pour résister  à la menace, des intellectuels tatars vont créer le panturquisme : l’unification des peuples turcs.Rien n’est plus naturel à l’heure du panslavisme et du pangermanisme. La panturquisme joue plusieurs rôles, tout d’abord il permet la résistance culturelle des turcophones contre la pression russe.  Les intellectuels tatars se lancent dans une entreprise de purifications des langues turques et la création d’une langue turque commune compréhensible par tous. Par ailleurs, le panturquisme sert à obtenir l’attention et le soutien de l’empire ottoman. La première guerre mondiale et ses suites au Moyen-Orient et en Asie centrale vont  être l’apogée de cette première génération du panturquisme. En 1913, les jeunes turques, fortement influencés par les idées panturques, prennent le pouvoir dans l’empire ottoman. La guerre qui éclate en 1914 contre la Russie se présente comme une occasion unique de prendre une revanche sur les russes et peut être plus encore.  Le rêve trouvera sa conclusion finale en 1922 avec la mort d’Enver Pacha, principal chef des jeunes turcs,  alors qu’il menait une rébellion contre le pouvoir bolchevik en Asie centrale.

Après l’effondrement de l’empire ottoman, Atatürk entend construire une nation turque sur une base  ethnique, en insistant sur les origines nomades et asiatiques du peuple turc et en purifiant la langue des apports arabes.  Cela n’aura pas pour effet de rapprocher la Turquie des turcophones d’Asie centrale dans l’immédiat. L’objectif de la Turquie kémaliste est la modernisation symbolisée par l’adoption en 1928 de l’alphabet latin et le nouveau régime entretient de bonnes relations avec l’Union Soviétique qui a soutenu Mustafa Kemal contre les anglais lors de la période chaotique qui suit la chute de l’empire ottoman. Pourtant cette nouvelle filiation de la nation  turque est un héritage du panturquisme.

La Turquie : nouveau foyer du panturquisme

Si dans la première phase, l’idéal panturque est porté par des intellectuels d’Asie centrale, ce sont les turques qui prendront le relais pour la suite. La panturquisme d’Asie Centrale est brisé par la répression soviétique et les déportations au cours des années 30 puis pendant la seconde guerre mondiale où les allemands tentèrent de réactiver le panturquisme. Avec la guerre froide, l’URSS se fait de plus en plus menaçante. La Turquie choisit l’alliance américaine et le panturquisme prend des teintes anti-communistes et se positionnent fermement à droite de l’échiquier politique. Dans les années 70, ce mouvement va connaître une traduction politique avec la création du parti du mouvement national qui participera à certains gouvernements. Le panturquisme se diffuse progressivement dans la société turque mais reste marqué politiquement.

La fin de la guerre froide et l’ouverture de l’Asie centrale.

Cette histoire du panturquisme explique pourquoi  à la chute de l’URSS la Turquie était dans une position particulière vis-à-vis de l’Asie Centrale.  Cet espace recouvre aujourd’hui  Etats issus de la désintégration de l’Union soviétique dont quatre sont turcophones, le Tadjikistan est persanophone mais comporte une importante minorité turcophone.  Le grand rêve panturque semblait  alors à portée de main.

La Turquie s’empara de l’occasion de saisir le leadership régional avec enthousiasme et  un encouragement américain. L’objectif est de faciliter les investissements turcs dans la région et proposer son modèle politique à de jeunes Etats cherchant leur équilibre.  Les nouveaux états étaient aussi demandeur en raison de leur besoin économique considérable. En 1992, le président Uzbek Islam Karimov déclarait à son homologue : « Un temps viendra où nous siègerons dans le même parlement ». Dès 1991 tous les chefs d’Etat d’Asie centrale se déplacent à Ankara et d’importantes personnalités politiques turques font le chemin inverse.  Le 30 et le 31 Octobre 1992 se tiens le premier sommet des chefs d’Etat turcophones, c’est le début d’une longue série de sommet qui continue encore aujourd’hui, le dernier ayant eu lieu à Nakhitchevan en Azerbaïdjan en 2009.  C’est aussi en 1992 que la Turquie crée la TIKA, agence de coopération et de développement turque dont les activités s’étendent aujourd’hui hors de l’Asie centrale. En 1993, les ministres de la culture  des 6 États  turcophones  (pays d’Asie centrale plus la Turquie et l’Azerbaïdjan) ont créé le Directorat général de l’administration commune des arts et cultures turques (TURKSOY), ultérieurement  des régions russes turcophones et la Chypre du nord se sont joint à l’organisation. TURKSOY a notamment travaillé sur un projet d’écriture commune à tous les membres.

L’action culturelle constitue encore  aujourd’hui l’axe principal de l’influence turque en Asie centrale. Les lycées turcs se sont multipliés dans la région, y compris en Russie. L’université turco-kazakh Ahmet Yesevi est  fondée en 1993 et accueille environ  10 000 étudiants. Entre 1992 et 2004, la Turquie a accueilli plus de 33 000 étudiants boursiers  en provenance d’Asie centrale dans ses universités. Le gouvernement turc organise aussi la promotion de son modèle de gestion de la religion  par le biais du Conseil Islamique de l’Eurasie qui réunit un sommet des leaders musulmans d’Eurasie.  La chaîne satellite TRT-Avrasya, fondé en 1992, émet en Asie centrale. Il faut aussi noter l’existence d’une influence plus indirecte tout simplement par la consommation de produits culturels turcs (séries TV, film, musique, etc.) mais aussi par le biais des organisations non-gouvernementales, surtout le réseau Fethullah Gülen, une organisation religieuse impliquée notamment dans l’enseignement en Asie Centrale.

La Turquie cherche aussi depuis le début des années 90 à devenir une plaque tournante des hydrocarbures et l’Asie central constitue un enjeu énergétique majeur.  Grâce au pipeline Blue Stream, le pays est directement relié  à la Russie en passant par la mer noire  pour le gaz naturel. Avec l’achèvement en 2002 du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan, le pétrole de l’Azerbaïdjan transite désormais  par la Turquie. Enfin, Istanbul soutient le projet Nabucco qui vise à construire un  pipeline  de 3300 km de long transportant du gaz d’Erzurum à l’est de la Turquie jusqu’en Autriche. Mais un tel projet n’a de sens que si Nabucco est connecté à la production pétrolière de l’Asie centrale grâce un pipeline à travers la mer Caspienne entre l’Azerbaïdjan et le Turkménistan.  Cette liaison n’existe pas pour  l’instant. La Turquie est donc impliqué dans le « grand jeu » pétrolier  centre-asiatique.

Un échec relatif de la politique turc en Asie centrale

Le poids de l’action culturelle traduit l’importance de ce levier d’influence mais aussi l’échec relatif de la politique turque après son activisme du début des années 1990. Dès 1992, des faiblesses apparaissent. Le recours à des interprètes est nécessaire lors du premier sommet des chefs d’Etat illustrant les limites du mythe  panturque. Bien qu’incontestablement très proche, les Etats turcophones différents et les différentes langues turcs ne sont pas mutuellement compréhensibles. Les élites politiques d’Asie centrale sont plus habituées à travailler en russe et le gouvernement turc va mettre du temps à prendre la pleine mesure de cet héritage russe et soviétique.

Au-delà des problèmes culturels, des limites politiques apparaissent. Ainsi l’idée lancée dès 1992 de créer un marché commun sera un échec immédiat. Les chefs d’Etat qui dirige leur nouveaux pays sont d’abord soucieux de renforcer leur pouvoir et peu intéressé par l’idée d’échanger la tutelle soviétique pour une autre et ils sont divisés entre eux. Ainsi, en 2000, le président ouzbek n’assista pas au sommet des Chefs d’Etat turcophone car la Turquie avait accueilli deux dissidents et le président turkmène ne se déplaça pas en raison d’un différend entre le Turkménistan et l’Azerbaïdjan sur le partage des hydrocarbures de la caspienne.  Par ailleurs, la Turquie n’avait pas les moyens économiques nécessaires pour répondre aux besoins des nouveaux pays d’Asie centrale. Cette faiblesse est aggravée par la présence de nombreux acteurs puissants extérieurs à  la zone. Après l’éclipse du début des années 90, la Russie a rapidement été de retour sur la scène centre-asiatique. La création de l’Organisation de coopération de Shanghai réunissant la Russie, la Chine et tous les pays de la région à l’exception  du Turkménistan est la manifestation la plus claire de son influence retrouvée dans « l’étranger proche ». La monté en puissance de la Chine et ses besoins énergétiques croissants en font un partenaire de plus en plus important pour ses voisins.  La Turquie doit aussi compter avec l’Iran qui coopère avec la Russie notamment pour contrer les ambitions turques. Enfin les occidentaux, plus particulièrement les Etats-Unis, ont finalement très vite appris à se passer de l’intermédiaire turque dans leur relation  avec les nouveaux Etats de l’espace  ex-soviétique.

La politique turque dans l’espace centre-asiatique fait donc face à une faiblesse structurelle. C’est certes un acteur significatifs de la scène centre-asiatique grâce notamment à l’usage de la carte culturelle, mais ce n’est qu’un acteur parmi d’autre dans un lac rempli de requins.  La fenêtre panturque qui s’était ouverte brièvement au début des années 90 semble aujourd’hui fermée.

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