La fin de l’histoire et le dernier homme, Francis Fukuyama

La fin de l’histoire et le dernier homme, paru en 1992, est l’un des livres les plus marquants des années 90. Il a certainement défini l’esprit d’une époque, celle de la démocratie triomphante et du nouvel ordre mondial, à l’heure où l’adversaire soviétique disparaissait.  La question qu’il pose est fondamentale pour l’avenir de l’ordre international.

Pourtant, c’est peut être cette valeur d’icône qui fait aujourd’hui le plus de tords à l’ouvrage de Francis Fukuyama. En effet, la fin de l’histoire est bien plus que le témoignage de l’esprit d’une époque. Écrasé par  son titre et les images associées (le maintien de la paix, le consensus de Washington, le droit international et les droits de l’homme), le livre est pourtant d’abord et avant tout une réflexion de philosophie politique.

A ce titre, il conserve encore aujourd’hui toute sa pertinence et son actualité. En effet,  le projet de Fukuyama est de démontrer que l’histoire a un sens et une fin. L’aboutissement ultime du processus historique doit être la démocratie libéral et capitaliste qui seule est capable de satisfaire les aspirations fondamentales de l’homme, c’est alors la fin de l’histoire car il ne peut plus exister de nouvelles formes politiques.

A l’appui de sa thèse, il fait remarquer qu’il n’existe aujourd’hui plus d’alternative légitime et universelle à la démocratie libérale. Il existe encore de nombreux régimes autoritaires mais aucun n’est véritablement capable d’affirmer un principe de légitimé indépendant du peuple. Presque tous les régimes autoritaires  font désormais référence à leur prétendue légitimité démocratique ou prétendent que la démocratie est l’objectif mais que dans l’immédiat des facteurs indépendants de leur volonté rendent  nécessaire le maintien de la dictature. De même, il n’existe aucune alternative valable au système capitaliste aujourd’hui et même des régimes officiellement communistes participent au système. Mais cette constatation empirique ne suffit évidemment pas. Pour démontrer que la démocratie libérale est la forme politique ultime de l’humanité, il faut montrer que la dynamique même de l’histoire humaine et du comportement humain doive nous faire aboutir à la démocratie libérale.

C’est un projet passablement ambitieux que Fukuyama tente de démontrer en deux temps. Dans une première partie il va chercher un sens à l’histoire. Deux  facteurs clefs démontrent, pour lui, que l’histoire a nécessairement un sens : la guerre et la science. Les Etats ont pendant des siècles vécus dans un état d’insécurité permanente. Pour survivre il fallait d’adapter et notamment, dès qu’une innovation  entrainait in fine un avantage militaire pour l’un, tous les autres  devaient suivre sous peine de disparition. La guerre est donc un puissant facteur d’innovation technologique et institutionnel en forçant les Etats à sans cesse trouver des nouvelles techniques et méthodes pour combattre et réunir les ressources nécessaires au combat. Or à partir du XVème siècle, l’émergence de la méthode scientifique vient changer la donne. Les innovations techniques permises par la science donnent des avantages considérables à ceux qui les trouvent et les adoptent le plus vite possible. Mais la science ne se développe pas dans un vide, elle est encastré dans une société avec un système économique et culturel particulier. Deux facteurs facilitent considérablement le développement scientifique pour Fukuyama, le premier c’est le capitalisme et le second la liberté de pensé. Le capitalisme donne un avantage car ce système offre une prime aux agents économiques capables d’innover le plus rapidement possible et le seul critère de succès est le profit. L’innovation est donc rapide et son intérêt est jugé rationnellement selon des critères objectifs. La liberté de penser est indispensable car il serait extrêmement difficile de faire des avancées significatives  si toute remise en cause du statut quo intellectuel était interdite. Donc, récapitulons, pour survivre les Etats doivent être forts, pour être fort il faut rester dans la course scientifique et technologique, or celle-ci suppose un ensemble d’attitudes et d’organisations sociales spécifiques qui font converger toute les sociétés vers un même modèle.

Fukuyama pense alors avoir démontré que l’histoire a un sens. L’humanité doit converger vers un système capitaliste avec un minimum de liberté de penser. Mais pourquoi est-ce que cela devrait-être une démocratie libérale ? Il existe de nombreux Etats autoritaires qui remportent des succès économiques extraordinaires. Les tigres asiatiques pendant leur période de forte croissance étaient tout sauf démocratique. Manifestement le capitalisme s’accommode très bien de l’autoritarisme et fonctionne peut être mieux avec car le gouvernement peut choisir la meilleur politique économique de façon rationnel sans s’encombrer d’un électorat.

C’est ici que les choses deviennent plus complexes et que la réflexion devient véritablement philosophique (aussi  le moment où il faut bien s’accrocher).Fukuyama va reprendre largement Hegel pour expliquer que la démocratie libéral est nécessaire car c’est le seul régime politique capable de satisfaire les aspirations fondamentales de l’homme. Hegel est le premier penseur de l’histoire universelle, celle-ci a un sens. Toutes les sociétés doivent converger vers un régime libéral. Elles peuvent être plus ou moins avancées sur le chemin mais il n’y a pas d’autres destinations. L’histoire humaine progresse de manière dialectique, c’est-à-dire par dépassement des contradictions. Un mode d’organisation des sociétés est affecté de contradiction qui rende sa destruction inéluctable puis il est remplacé par un nouveau régime qui dépasse la contradiction précédente mais qui est lui-même affecté d’une contradiction. La contradiction est une tension permanente entre deux tendances opposées et irréconciliables.

Très bien, mais ensuite ? Quel rapport avec la démocratie libérale ? Le rapport, c’est la dialectique du maître et de l’esclave. Pour Hegel, l’axe fondamental de l’histoire, c’est la dialectique du maître et de l’esclave. Présupposons un  homme à l’état naturel, pour Hegel, celui-cie  sera animé par un désir fondamental : celui d’être reconnu. Cette reconnaissance ne peut avoir lieu que lors d’un duel à mort, une bataille de pur prestige qui n’a pas d’autres objectifs que de montrer la supériorité d’un homme sur un autre. Le vainqueur devient le maître et le vaincu l’esclave. Mais le maître n’est pas satisfait, en effet il a gagné mais du même coup il est reconnu par un inférieur, quelqu’un qui a préféré la préservation de son existence à la victoire, ce qui tout de suite perd de son intérêt. Il faut chercher une reconnaissance d’une qualité supérieur, quête illusoire car il n’existe que deux choix : la victoire ou la mort. Et l’histoire commence.

Nous sommes à un moment clef de la réflexion de Fukuyama. Il va  analyser le désire de l’homme d’être reconnu (ce désir qui pousse à risquer sa vie dans une bataille de pur prestige) et en faire un moteur de l’action humaine. Ce désir d’être reconnu, Fukuyama va l’appeler thymos (mot grec signifiant « âme »). Pour Fukuyama, les grands philosophes politiques ont tous vu à un moment ou un autre le rôle majeur du thymos dans l’action humaine. Il s’inspire d’une distinction faite par Platon entre les trois parties de l’âme : la raison, le désire et la passion. L’homme est certes guidé par la raison et son désir mais aussi par le thymos, la passion. Le désir délirant d’être reconnu, d’avoir une dignité propre. Fukuyama fait remarquer que bien souvent l’action des princes antiques (on pense à Alexandre le Grand) semblait plus guider par le thymos, le désir de grandeur et de gloire, que par des considérations bassement matérielles comme la sécurité ou l’argent (donc la raison poursuivant le désir). Le thymos est la clef de « la fin de l’histoire et le dernier homme », c’est autour de cette notion que se développe ensuite l’ouvrage.

En effet le thymos, c’est quête éperdue de la dignité qui ne peut être obtenue que grâce à la reconnaissance des autres, est la source de toute vertu. C’est grâce à lui que la religion, l’art, la science, la politique même existe. Il n’existe pas de grande œuvre ou de haut fait sans thymos. Derrière toute action noble se cache le désir de reconnaissance de notre ego. Le thymos est nécessairement relatif et il existerait deux : l’isothymia et la mégalothymia. L’isothymia est la reconnaissance du caractère égale de chacun. Mais certain individus veulent plus, c’est la mégalothymia, le désir d’être reconnu supérieur aux autres.

C’est ici que le comprend comment la démocratie libéral vient s’insérer dans le schéma de Fukuyama. En effet si le moteur de l’histoire est le désir de reconnaissance alors la question fondamentale est comment trouver un régime politique capable d’assouvir le désir thymotique de chacun. C’est celui qui proclame l’égalité de tous, l’isothymia, et met fin au pouvoir des maîtres (aristocrates et despotes) : la démocratie. La démocratie marche d’autant mieux que le capitalisme fournit aux individus possédant un thymos important, voir une mégalothymia, un exécutoire à leur désire. Ils pourront devenir grands dirigeant d’entreprise, trader,  scientifique émérite et fort riche. La liste des activités possibles et capable d’occuper un ego surdimensionné dans la sphère économique est infinie. Ainsi, les individus les plus ambitieux et donc les plus dangereux sont détournés de la politique qui peut suivre son cours tranquille car la source de prestige n’est plus dans la politique mais dans l’océan illimité de puissance et de vanité qu’est le système capitaliste.

Mais ce régime ne possèdent-il pas lui aussi des contradictions internes insurmontables? Fukuyama identifie deux sources de problèmes possibles. Il y a pour lui une critique de gauche de la démocratie et une critique de droite. La critique de gauche aujourd’hui serait essentiellement une quête sans fin de l’égalité absolue. L’isothymia ne saurait être réel que si tous les individus sont parfaitement égaux même du point de vue des avantages génétiques. La passion sans limite de l’égalité aboutirait à la destruction du système. Une deuxième critique de gauche plus problématique est aussi possible. Cette critique de gauche réclamera l’égalité totale des créatures biologiques. En effet dans une société sans Dieu ni aucune autre prétention que l’isothymia, comment justifier l’inégalité entre les hommes et les animaux ?  Mais pour Fukuyama ces critiques ne sont pas les plus dangereuses.

Non, la plus grande menace pour la démocratie libérale c’est le nihilisme. En effet, le modèle parfait du citoyen de la démocratie libéral moderne voit son désir de reconnaissance satisfait. Il n’est alors que désir et raison et l’ensemble de son existence est guidé par la satisfaction de petits plaisirs rendant son existence plus confortable. En bref, il est le dernier homme de Nietzsche : entièrement préoccupé par son bien être personnel, indifférent au sort de ses concitoyens, ayant abandonné toute forme d’idéologie ou d’engagement fort. Le risque est alors que dans une société vide de sens,  des individus animés par un puissant désir de reconnaissance ne porte la logique jusqu’au bout. Et considère qu’une telle existence est dénuée de valeur…

Ce résumé rapide et simplifié suffit à convaincre que les questions fondamentales soulevées par Francis Fukuyama n’ont en rien perdu de leur pertinence aujourd’hui. Chacun choisira d’y répondre comme il l’entend.

3 commentaires sur « La fin de l’histoire et le dernier homme, Francis Fukuyama »

  1. Intéressante lecture… et passionnante réflexion…!!!
    …Mais, par pitié, serait-il possible d’envisager un article sans fautes d’orthographe ???

  2. Bon article et belle synthèse de la pensée de Fukuyama! L’histoire connaitra un point culminant de progrès, j’aime l’optimisme audacieux tant vanté tout au long du livre!

  3. Vous n’avez pas abordé la question du dernier homme tel que Fukuyama le conçoit. vous vous en êtes limités à ce que Nietzsche a avancé. je trouve l’analyse très pertinente.

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