Sun Tzu et Clausewitz

Ce qui suit est une comparaison très libre de Sun Tzu et Clausewitz, aucune rigueur académique n’est à attendre.

La comparaison entre les deux plus grands livres sur la Stratégie, l’Art de la guerre et De la guerre, est sans doute inévitable. Il est sans doute trop difficile de résister à l’attirance d’une comparaison entre l’Occident direct et brutal recherchant la bataille tonitruante et l’Orient subtil qui obtiens la victoire sans combattre.

C’est caricatural mais c’est parfois à quoi le débat peut finir par ressembler devant le grand public.

En réalité, la comparaison paraît moins évidente que cela. Tout d’abord, l‘Art de la guerre est un ouvrage à utilité opérationnelle immédiate. Il se présente un peu comme un livre de recette où à telle situation doit correspondre telle manœuvre. En apparence seulement car il existe des principes généraux qui sous-tendent l’ensemble et qui sont énoncés. De la guerre est un ouvrage différent, l’ambition de Clausewitz était de développer une théorie scientifique de la guerre, de cette théorie découlait certains principes pratiques mais ce n’est pas le centre de l’ouvrage.

C’est une difficulté mais elle ne rend pas la comparaison impossible. Dans les deux ouvrages, au fond, la même conception universelle de la guerre s’impose. C’est une affaire humaine où le terrain, les circonstances notamment politiques et la fortune ont chacun leur rôle. Avant de discuter d’éventuelles différences, c’est peut être cela qui doit frapper: l’objet est universel, ses composantes ne varient pas.

Les similarités vont plus loin, Clausewitz comme Sun Tzu évolue dans un monde où les anciennes conventions guerrières ont disparus.  L’Europe de la Révolution et de l’Empire et la Chine des Royaume Combattants ont ceci en commun que le monde policés de la guerre féodale est définitivement mort,  c’est la guerre totale qui règne en maître et l’objectif ultime est domination globale.

De sorte que nos deux auteurs sont des théoriciens de la guerre hors-limite, Clausewitz horrifie par son rejet affirmé de la modération, faiblesse qui pour lui ne donne rien de bon. De la même manière, Sun  Tzu effraie par son cynisme dans le maniement de l’espionnage. Leur guerre n’est pas une guerre de gentilhomme c’est un affrontement sanglant et sans règles.

Sun Tzu et Clausewitz ont donc tout deux l’obsession du résultat décisif et rapide. Résultat décisif et rapide qui s’intègre dans un dessein politique. C’est claire, aussi bien en Chine qu’en Europe, la guerre est le résultat d’une intention politique. Mais de cette intention, il ne suit pas que la politique règne sur la guerre. Certainement pas, dans les deux cas  l’autonomie de la guerre et donc de la stratégie est admise. Pour Clausewitz la guerre impose sa loi, sa propre dynamique qui échappe au politique. Pour Sun Tzu, cela se manifeste par une séparation radicale entre le général et le chef politique.

Il y a bien des points communs et les grandes différences sont peut être exagérés. Pour Sun Tzu, « l’Art de la guerre est l’art de la tromperie ». C’est son grand principe, un leitmotiv au travers des différents chapitres. Autant de sujets dont Clausewitz semble peu parler, pourtant si on les lui avait présenté, il ne fait guère de doute que ce théoriciens des frictions aurait approuvé. La guerre est affaire de chance et la ruse est une bonne manière de la mettre de son coté.

Reste qu’il y a une différence qu’il paraît difficile de faire disparaître sur le plan théorique. C’est le statut de la bataille. Il paraît difficile de nier chez Clausewitz l’existence d’un tropisme de la bataille décisive. Pour lui, l’engagement est l’arbitre final, le moyen pour la fin. C’est grâce à cette grande ordalie qu’est la bataille que le vainqueur se révèle.  C’est différent pour Sun Tzu, pour ce dernier, la bataille n’est que la sanction des efforts préalables. Renseignements, manœuvres, ruses, sont autant de moyens précédant l’engagement qui garantissent le résultat. Il y a chez Sun Tzu un parfum de déterminisme, de sorte que la bataille est déjà gagnée avant même de s’engager, l’adversaire n’est qu’un mort vivant qui s’ignore. De ce déterminisme découle une extension maximale du champ militaire, le stratège utilise tout les moyens, absolument tout les moyens, conventionnels ou non, pour vaincre sous réserve que la fin politique ne soit pas compromise. Clausewitz n’aurait sans doute pas rejeté cette idée de la victoire pas tout les moyens, mais pour lui la guerre reste une affaire fondamentalement aléatoire et nul préparatifs ne sauraient déterminer l’issue dernière du combat. Chez Sun Tzu, un certain déterminisme semble implicitement supposé.

De cette différence de conception découle donc une focalisation relative  sur  le choc  chez Clausewitz, à l’inverse Sun Tzu évite le choc car son armée est « comme l’eau » évitant les points hauts et emportant la plaine. Sun Tzu à travers l’art de la guerre construit un idéal type de la Stratégie fait de ruses et de manoeuvres dont l’objectif est de détruire virtuellement la force adverse sans entrer en contacte avec elle. Clausewitz n’aurait sans doute pas partager cette ambition même si il aurait pu approuver les moyens.

4 commentaires sur « Sun Tzu et Clausewitz »

  1. Bonjour,
    Dans la lignée de la Théorie girardienne, je vous propose une analyse remarquable de Lucien Scubla sur le retour des mécanismes du religieux archaïque dans les idéologies modernes depuis les Lumières (Révolution française, nazisme, communisme) et au cœur même des démocraties de manière dégradée. « Peut-on sortir du religieux ? ». Une lecture qui intéressera les spécialistes de Défense travaillant sur les sociétés où l’emprise religieuse est prééminente ; une réflexion qui devrait aussi permettre de mieux appréhender la soif de transcendance inavouée qui caractérise nos sociétés confrontées à une faillite dangereuse de toutes les valeurs permettant l’unité d’un peuple, d’une Nation ou d’une Civilisation. A lire absolument pour sortir de tous les poncifs et comprendre les forces ancestrales qui continuent de nous dominer au quotidien sans même qu’on s’en rende compte…
    Une lecture bien entendue strictement anthropologique et non théologique.

  2. dans la théorie de Clausewitz sur la guerre à quoi correspond la guerre limitée (concept et pp). Merci car je ne comprends pas vraiment cette approche

  3. je crois que c’est SUN TZU qui prône la guerre limitée (économie de moyens et engagements écourtés) alors que CLW évoque la guerre à but absolu dans ses princpes (anéantissement d l’adversaire, son désarmement et occupation de son territoire)

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