Les porte-avions

Sur Théâtre des opérations, Yves Cadiou a jeté un nouveau pavé dans la marre. Ce n’est pas tant le PA2( le futur deuxième porte-avions de la marine nationale) qui pose problème que l’idée même d’en posséder.

Ménesglad a déjà fait une réponse dans son commentaire mais nous allons aller un peu plus loin. En effet, il n’y a pas que les affreux terriens qui remettent en cause les porte-avions, outre-atlantique nombreux sont les observateurs remettant en cause l’utilité des porte-avions à l’air des missiles, des redoutables sous-marins nucléaires d’attaque et de la guerre réseau-centré (network-centric warfare).

Parler de porte-avions nous oblige à parler d’avion. L’une des premières utilisations de la 3eme dimension fut la reconnaissance aérienne. Les marins ont compris très vite l’utilité des engins volants pour patrouiller les vastes espaces maritimes. Dès la première guerre mondiale, des dirigeables et des avions furent utilisés dans ce rôle. Dans le même mouvement l’idée de mettre ces engins à bord des navires de combat commença à flotter dans l’air.

L’aviation navale continua à s’affirmer pendant les années 20 et 30. L’aéronavale basée à terre se développa et un nouveau rôle apparu, la lutte anti-sous-marine(ASM).  Alors même que les avions basé à terre voit leur rôle reconnu pour le contrôle des espaces maritimes, on commence à installer des avions sur les navires. Cela donne ceci:

Croiseur Foch Il y aura aussi en France des expériences plus originales comme le porte-hydravions  » Commandant Teste »

Si l’utilité des avions dans le domaine de la reconnaissance était évidente, il en allait tout autrement pour l’attaque.

Entre les zélotes de l’air qui pensait que les bombardiers lourds à long rayon d’action étaient l’arme suprême qui allait bannir le cuirassé des mers et les conservateurs acharnés ne jurant que par le cuirassé( avec une légère protection anti-aérienne), le combat fut pendant les années 30 assez indécis. Néanmoins,  la Royal Navy(RN), la marine impériale japonaise (IJN) et l’US Navy construisent un nombre important de porte-avions. La France n’eut qu’un seul porte-avions dans ces années là: le Béarn. Une nouvelle série était prévue mais suite au désastre de Juin 40, elle ne pu jamais voir le jour.

bearn_1928 A la veille de la guerre, les trois plus grandes marines du monde(l’IJN, l’USN et la RN) possèdent des porte-avions. La Royal Navy possédait 4 porte-avions, l’US Navy en a 7 et l’IJN 10. Ce développement des porte-avions était permis pas le traité de Washington qui limitait fortement la construction de cuirassés et autres navires lourds. Il restait alors les porte-avions dont on pouvait supposer qu’ils joueraient un rôle important mais lequel? Force de reconnaissance à l’avant de la force principale? Ou au contraire, force principale couvert par l’écran de la flotte?

C’est l’expérience de la guerre qui tranchera le débat. Oui, les avions sont capables de détruire une flotte adverse mais contrairement à ce que pensait les zélotes, les bombardiers lourds sont notoirement inefficaces. C’est bien à l’aviation embarquée que revient le premier rôle de traque et de destruction de l’ennemie. En fait, la seconde guerre mondiale illustre la multitude de rôles de l’aéronavale: force d’assaut aussi bien contre la mer que contre la terre mais aussi contrôle de l’espace maritime avec la lutte contre les sous-marins.

C’est donc la première leçon. Pour une marine, l’avions sert à contrôler l’espace maritime et à frapper. Cet un instrument d’autant plus redoutable que la mer couvre 70% du globe et que les grandes concentrations humaines souvent à moins de 200 km de la mer.

Mais le sceptique soucieux de la meilleur utilisation des deniers publiques répond alors que nous ne sommes plus en 1940. Des progrès considérables ont été effectués dans le domaine des missiles, de bombardier intercontinentaux et tant d’autres choses. De sorte que si l’aéronavale paraît encore indispensable, il en va autrement de l’aviation embarqué. De nos jours, un bombardier Tu-160 Blackjack peut décoller du sud est de la Russie et arriver sans encombre au Venezuela. Pendant toute la guerre froide, ce fut un duel permanent entre la glaive de la marine soviétique, les bombardiers et leurs redoutables missiles, et le bouclier de la flotte américaine, ses intercepteurs et à partir des années 70 le système Aegis.

Tu-22M Backfire intercepté par un F-14
Tu-22M Backfire intercepté par un F-14, pour la marine soviétique sa flotte de bombardiers lourds devait être capable de détruire la flotte adverse à l'aide de missiles anti-navire à longue portée.

Le débat n’est pas encore tranché et il faut espérer qu’il ne le sera jamais. Il semble bien en tout cas, que dans le rôle d’interdiction de l’espace maritime, la solution soviétique était viable. Mais c’était une solution limité aux abords de l’espace soviétique. On voit mal une force de ce type réussir à intervenir efficacement jusque dans l’Atlantique Sud. Dans les espaces lointains, le porte-avions conservent alors toute son utilité. Ici émergent donc deux visions stratégiques: l’une défensive, l’autre offensive tourné vers le contrôle des espaces maritimes lointains et l’exploitation de ce contrôle.

Il existe deux autres grandes critiques: 1) La vulnérabilité des navires de surface face aux sous-marins nucléaires modernes et 2) la vulnérabilité face à des navires petits, lourdement armés et opérant en réseau. Ce blog n’est pas vraiment qualifié pour discuter en détail  ces deux problèmes. On se bornera à quelques  observations.

Tout d’abord on rappellera qu’aussi puissant que soit le sous-marins nucléaire, des contraintes opérationnels subsistent. Notamment, et ce n’est pas négligeable, il est difficile de communiquer avec un sous-marin. Le sous-marin moderne est un loup solitaire.

Deuxièmement, on notera la thèse de la mort des grands navires sous les coups de la révolution des missiles et des réseaux informatiques ressemblent beaucoup à la « jeune école » de la fin du XIXeme siècle. C’est une ressemblance très suspecte. Mais on laissera ce débat à des spécialistes compétent. Ils sont d’ailleurs vivement incités à se manifester sur ce blog ou ailleurs.

Si nous supposons que le porte-avions restent l’arme suprême d’une puissance maritime, alors une puissance globale peut difficilement s’en passer. L’équation est simple, perdre un porte-avions, c’est perdre son autonomie stratégique: la liberté de frapper où, quand et comme on l’entend.

Dire que les bases terrestres donnés par des alliés suffisent n’est tout simplement pas possible. Si nous prenons l’exemple de Bahreïn où une base française est en cours d’installation. Il y a deux problèmes:

1) Cette option aurait-elle été disponible si la France ne disposait pas d’un outil militaire crédible au niveau globale, donc d’un  porte-avions?

2) Quand bien même, ce ne serait pas le cas, quand est-il de la fiabilité politique d’un Etat peuplé majoritairement de chiites gouvernés par une minorité sunnite sous la menace permanente de missiles balistiques iraniens?Il est évident que dans une telle situation, la France n’est pas libre de ses mouvements. Elle ne peut intervenir qu’aux termes posés par l’État hôte.

Si on élargis un peu la perspective, on voit bien tout les problèmes politiques que posent les bases aériennes de l’OTAN en Asie centrale. En résumé, le fait que les bases terrestres suffisent n’a absolument rien d’évident. Ce que nous gagnons en économie se perd en flexibilité. Cela ne signifie pas pour autant que le calcul n’est pas valable. Mais il ne fait pas se leurrer, tout à un prix.

Plus généralement, sans porte-avions la France n’a plus la capacité d’entrer en premier sur un théâtre d’opération. Il doit désormais y entrer selon les termes choisis par selon les termes choisis par d’autres qui ont cette capacité. C’est à dire les États-Unis d’Amérique. Il ne s’agit pas de dire qu’il est vraisemblable que la France intervienne seul de nos jours ( ce n’est pas impossible mais assez improbable), mais de montrer que sans cette capacité notre influence sur la manière dont doit se dérouler le conflit diminue dramatiquement. On voit mal la France donner des leçon sur la manière de procéder lorsque celle-ci n’a rien à offrir. Pour être écouté, il faut quelque chose à vendre. Cette axiome peut se décliner autrement, pour être pris au sérieux, il faut un gros bâton.

Enfin, on peut difficilement éviter de parler de la tarte à la crème: la guerre des Malouines. Voilà l’exemple moderne parfait. Sans porte-avions, cette affaire aurait été un désastre de première grandeur pour le Royaume-Uni. La crédibilité internationale du pays aurait été irrémédiablement atteinte. La France avec le deuxième domaine maritime du monde peut difficilement éviter de méditer cette exemple.

Pour conclure, derrière ce débat sur le porte-avions se cache un débat bien plus fondamental. Celui de la place et de l’ambition de la France dans le monde. La France doit-elle jouer un rôle global? Est-ce vraiment nécessaire? Nos intérêts ne seraient-il pas mieux gardés par une posture similaire à l’Allemagne ou à l’Italie? Dans ce cas, un porte-avions serait un gadget inutile sans aucun  doute. Si en revanche la France aspire à peser sur les grandes affaires du monde, à peser dans les grandes confrontations militaires de demain, alors il lui faudra une marine globale et donc un porte-avions. Mais avant d’en arriver là, encore faut-il se poser sérieusement la question des moyens, des ambitions et des intérêts.

EDIT: En lisant les commentaires sur Théâtre d’opération, je me suis rendu compte qu’une autre objéction a été soulevé. La vulnérabilité des porte-avions aux missiles ballistiques. Le sujet complexe, on se bornera à faire deux observations:

-les conditions nécessaires au succès d’une telle frappe sont multiples. La plus grande contrainte est sans aucun la détection et le ciblage. Il est tout à fait possible d’y échapper.

– si le pire arrivait, il existe des solutions techniques pour détruire les engins avant qu’ils touchent leur cible. L’US navy a rencontré un succès incontestable dans le devellopement de son système de défense anti-ballistique: le SM-3.

6 commentaires sur « Les porte-avions »

  1. Pour ta conclusion: cf. le Livre Blanc sur la politique étrangère et européenne de la France.

    Surtout la deuxième et troisième partie. (j’en avais commenté certaines conclusions sur mon blog).

    Pour la France, c’est entre les lignes « la fin du global » et même le resserrement sur un voisinage proche.

    Amicalement

  2. Bonjour,
    Oui, votre réponse complète assez bien ce que j’avais esquissé dans le commentaire de Théâtre des Opérations en réponse à Yves Cadiou. Je crois en effet que la question fondamentale est : la France et les Français ont-ils envie de peser sur les affaires du monde avec les moyens adéquates afin d’être pris au sérieux (surtout possédant le second domaine maritime), ou non ? Veulent s’assurer un maximum d’indépendance au cas où, ou non ? Donc sont-ils prêts à mettre le prix de leur indépendance (même relative) stratégique ou non ? J’ai peur que la réponse soit toujours Non ! Au risque de ne devenir en effet que le vassal de quelqu’un….

    Et encore in fine au sein de la Grande Rivalité Mimétique Girardienne et Darwinienne dans le monde impitoyable de demain : la France veut-elle se doter des meilleurs chances de survie ? Non, bien sûr…

  3. Je savais que je faisais une erreur en ne lisant pas le Livre Blanc sur la politique étrangère, il va falloir que je répare cette oublie.

    Remarque, la réponse est aussi en filigrane dans le livre blanc sur la défense.

  4. Le porte-avions est utile pour une puissance nucléaire pratiquant une politique de la canonnière contre un État faible et surtout non nucléaire.

  5. « Le porte-avions est utile pour une puissance nucléaire pratiquant une politique de la canonnière contre un État faible et surtout non nucléaire. »

    Ca dépend surtout du nombre d’avions modernes qu’on peut mettre en ligne.
    Si on met par exemple 4 groupes aérien de 36 Rafales en ligne supporté par des E2C, ca devient sérieux contre pas mal de puissances régionales.Combien peuvent aligner les 200 chasseurs modernes style SU30/35 en parc plus les AWACs necessaires? (il faut au moins ce nombre en parc pour contrer 144 Rafale en ligne).
    Vous allez me dire qu’il est impossible d’avoir 4 PA et leur groupe aérien pour la France dans le budget actuel? C’est faux, c’est simplement une question d’arbitrage interarmées au sein des forces classiques (abstraction faite du retard de près de 10 ans sur la modernisation des forces pris faute de crédits d’équipement à cause de la surdépense en personnels, et de la mauvaise dépense que la RGPP essaye de corriger)
    Quand aux Etats nucléaires, combien peuvent frapper en mer un Groupe aéronaval mobile et bien défendu avec des missiles a charges nucléaires?
    Sans compter la riposte nucléaire que la France pourrait faire surtout si le dit pays ne peut frapper le territoire métropolitain?
    Avoir deux PA mais un seul groupe aérien n’accroit pas la capacité mais seulement la disponibilité.
    Mais voila, le groupe aérien coute bien plus cher que le PA et clairement la Marine avec 15% des credits conventionnels défense (la moitié de la proportion de l’US Navy au sein de la défense américaine) ne peut pas armer deux PA et donc pouvoir projeter 2 groupes aériens.Ca ne couterait pas plus cher a l’Etat si ce deuxième groupe aérien était financé par l’accroissement du budget Marine au détriment de l’AA (un avion embarqué peut aussi bien opérer depuis une base terrestre que depuis des PA selon les circonstances).
    Mais les équilibres au sein des armées sont intangibles depuis 50 ans car il n’y a personne capable de les remttre en cause.Personne capable de reformuler une stratégie globale et de l’imposer aux armées.
    La Marine avait peu ou prou la meme proportion des crédits du temps de la guerre froide et sa réduction a été homothétique alors que l’accroissement de la probabilité d’emploi de nos forces en projection aurait commandé une réevaluation de notre stratégie d’action donc maritime.

  6. Addendum
    On peut s’interroger sur la pertinence d’accorder 84% des crédits globaux sur le conventionnel (coûts totaux des personnels compris) a l’AA et l’AT qui sont difficlement projetables alors qu’on a plus d’ennemis en Europe.

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