Clausewitz, la contre-insurrection et François Duran

Sur ce blog, perdre son temps dans des petits jeux intellectuels stériles est apprécié, surtout lorsque l’inspiration fait défaut qu’il faut à tout prix trouver quelque chose à dire(et qu’on est paresseux)…

Alors, voilà, l’une des grandes marottes ces derniers temps du très estimé(surtout ici) François Duran , c’est de nous rappeler que De la guerre peut aussi servir pour penser les insurrections et les méthodes de contre-insurrection.

Son argument se résume ainsi, certes les organisations insurrectionnelles ne rentrent pas  dans la grille d’interprétation de Clausewitz  comprise dans un sens étroit. La trinité peuple/armée/État ne fonctionne pas à première vue. Mais c’est une erreur voir de la mauvaise fois car l’armature que nous a laissé Clausewitz est souple et peut s’interpréter à la lumière des conditions d’aujourd’hui. Ces groupes non-étatiques sont bel et bien animés d’une volonté politique, ils ont bien des membres spécialisés dans le combat et ils sont dépendants d’une population qui est à la fois leur soutien morale et matériel. Sans elle, aucun succès n’est possible, elle est même l’enjeu du conflit.

Bon, et alors? Pris dans un sens étroit la description ne semble être exact que pour un certain type d’insurrection avec une organisation hiérarchisée maitrisant la direction politique et militaire des opérations, « travaillant la population » (pour reprendre l’expression de François Duran) grâce à un effort planifié. Bref, une organisation prêt à substituer à l’appareil étatique, d’ailleurs disposant souvent d’une base territorial dans laquelle le pouvoir étatique ne peut agir. Le modèle est ici les insurrections communistes, le PC est le modèle absolu du genre.

Mais les insurrections ne réduisent pas à ce modèle là. L’Irak est un contre-modèle, plusieurs organisations avec plusieurs modes opératoires, avec leurs objectifs propres parfois et même souvent aussi bien en conflit avec leurs concurrents qu’avec le force militaire occupante.  Quel intérêt d’utiliser la trinité pour ordonner ce chaos?

Mais peu importe, revenons au premier mode, bon donc la trinité, ça marche. Et alors?  Et là il y a un problème. Car il n’est pas question de vouloir démontrer que la trinité trouve à s’appliquer dans les insurrections pour le plaisir. Il faut pouvoir en retirer quelque chose, une compréhension supérieur du phénomène. Or, cela ne semble pas être le cas. La trinité ne nous aide pas à comprendre la nature des relations qui se nouent entre l’organisation et la population hôte et cible, ne nous aide pas à comprendre l’enjeu du conflit et à déterminer les axes d’approches. Donc en tordant un peu le sens des mots et un peu d’ingéniosité, on réussit tant bien que mal à faire rentrer notre insurrection dans les catégories clausewitziennes. Et cela ne nous apprend pas grand chose.

C’est pire si un interprétation large de la composante « État » de la trinité est retenu. Car si c’est interprété comme « volonté politique », alors il semble que n’importe quel groupuscule terroriste peut rentrer dans la catégorie.

Alors certes, la manie de certains auteurs de vouloir enterrer le maître peut être agaçante. Mais cela justifie t’il pour autant de vouloir à tout prix interpréter dans les termes de Clausewitz  les insurrections modernes? Le général prussiens n’imaginait pas qu’une guérilla puisse vaincre une armée régulière, parfois son imagination avait des limites. Cela ne signifie pas qu’il faut sans cesse se référer à l’intention originelle de l’auteur et refuser d’appliquer ses concepts dans d’autres situations que celles prévues par  lui. Simplement, Clausewitz nous a légué une formidable boîte à outils mais on utilise pas une clé à molette pour enfoncer un clou.  Tout les outils ne sont pas forcement utilisables en même temps et dans toute les circonstances.

Bon voilà, la grenade est lancée.

9 commentaires sur « Clausewitz, la contre-insurrection et François Duran »

  1. Oui, ton analyse vaut le détour. Au moins répond-elle, autrement que par des sous-entendus, à ce qu’écrit François.
    Mais à rebours, ce qui est gênant c’est d’expliquer, à partir des cas récents, que la guerre a radicalement changé de nature, qu’elle sera forcément et pour toujours irrégulière, que l’État n’est plus un acteur, etc…. Et que donc CVC ne vaut plus grand chose.
    Olivier

  2. Tout à fait, là dessus on ne peut qu’être d’accord. Mais de toute façon je pense que ces querelles peuvent dépassées grâce au concept de « guerre hybride ».Je prévois de faire un article là dessus.

  3. Diantre ! La prose de ZI est implacable pour mon ego qui sort tout meurtri de cette critique sans concessions !

    Sur le fond, les arguments sont intéressants même si j’avoue rester sur ma position générale, en l’état actuel des choses. Le concept de « guerre hybride » est effectivement prometteur. J’attends le prochain article sur le sujet avec impatience (en espérant qu’il sera plus clément avec moi…).

    Bonne continuation.

  4. ouch, j’espère ne pas avoir eu l’air trop agressif. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

  5. La réponse aux querelles ci-dessus se trouve dans le cours de navigation des Glénan ou dans l’Almanach du marin breton, je ne sais plus exactement (et mon préambule attire certainement votre attention, n’est-ce pas) : « avant de s’aventurer dans des zones de navigation inconnues, il faut commencer par bien connaître son propre plan d’eau ». Parce que l’on y apprend, à l’abri et au calme, des principes qui seront utiles partout à titre de comparaison : ailleurs, ce sera identique ou différent, mais toujours comparable. Ainsi les Vikings ont commencé dans les fjords, les Bretons dans les Abers, les Anglais dans l’estuaire de la Tamise, les Irlandais n’avaient nulle part où commencer tranquillement et n’ont donc jamais été de grands marins. Par conséquent, CVC est aux stratèges ce que la côte bretonne fut à Tabarly et ce que Brocéliande est à beaucoup de nos centurions gallo-romains post Y2K. Je sais que mes mélanges de références culturelles peuvent surprendre, mais ils sont volontaires pour appuyer ma démonstration. Cordialement à tous.

  6. Salut à tous,
    Le liens entre la théorie de Clausewitz et les projets insurrectionnels sont anciens. Clausewitz a été étudié et commenté par Engels, Lénine, Giap etc. Tous ces théoriciens et praticiens de l’insurrection et de la guerre populaire ont jugé l’éclairage de Clausewitz irremplaçable.
    Les « limites de son imagination » (qui sont plutôt les limites de son champ de réflexion pratique: les guerres inter-étatiques) ne bornent pas directement et mécaniquement le champ d’application de ses théories. Clausewitz n’imaginait pas, en effet, lorsqu’il traitait spécifiquement de ce sujet, la victoire d’une guerre populaire coupée d’une armée régulière. N’empêche: il a contribué par ses théories à ce que de telles victoires aient lieu, en donnant à des stratèges révolutionnaires une vision de la guerre bien plus saine que celles des stratèges de la contre-insurrection.
    J’avais fait l’étude il y a quelques années, de l’héritage « insurrectionnel » clausewitzien. Pour ceux qui me feront l’honneur de s’y intéresser, cf. http://www.geocities.com/t_derbent
    A la demande de l’éditeur, seuls quelques chapitres sont directement en ligne, mais je peux envoyer par mail d’autres parties à qui le souhaite (pourvu que cela reste de personne à personne et que cela ne finisse par accessibles à tous).
    Bien cordialement

  7. Le sujet m’a tout l’air d’être tout simplement passionnant. Encore un bouquin à lire, un de plus….soupir….

  8. Bonsoir M. Derbent,

    Vos ouvrages sont excellents et la lecture de votre « Giap et Clausewitz » m’a incontestablement influencé lors de la rédaction de l’article paru dans Défense Nationale et Sécurité Collective dont mon camarade ZI fait la critique ci-dessus.

    J’ai également écrit un billet sur mon propre blog, en septembre dernier, qui s’inspire (librement) des idées contenus dans votre livre. Si le cœur vous en dit, vous pourrez le trouver à l’adresse suivante :

    http://reflexionstrategique.blogspot.com/2008/09/la-petite-guerre-selon-carl-von.html

    Bien cordialement et encore bravo pour votre travail.

    François Duran.

  9. Bonsoir M. Duran,

    Un grand merci pour votre appréciation et pour les références. J’ai passé commande de la Revue de défense… et je ne manquerai pas de vous recontacter après lecture.
    Presque tout reste à faire dans l’étude des relations entre les thèses de Clausewitz et les stratégies révolutionnaires.
    Il y a eu une vague d’études en Allemagne et en URSS à la fin des années 20 et puis plus rien de sérieux. La condamnation de Clausewitz par Staline, puis le passage des PC pro-soviétiques européens à la thèse krouchtchévienne de la « transition pacifique au socialisme » a laissé le monopole de la théorisation de la guerre révolutionnaire à l’école maoïste – qui (hormis le cas des Vietnamiens) ne se réfère pas à Clausewitz, même si elle a redécouvert plusieurs de ses principes.
    Je cale pour l’instant sur le cas de Tito.
    Il a étudié Clausewitz à l’école léniniste de Moscou en 1934, mais je n’arrive pas à saisir dans quelle mesure il a tiré profit de cet enseignement lors de la guerre des partisans. Les documents yougoslaves épluchés jusqu’à présent ne m’ont été d’aucun secours, mais je ne suis peut-être pas encore tombé sur les bons.

    Bien cordialement

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