Athènes et Corcyre

En imitant le sage résidant sur la montagne de Pour convaincre, la vérité ne peut suffire, je vais moi aussi citer des textes antiques grâce au très bon remacle. Il ne sera jamais dit assez de bien de la civilisation numérique.

Pour le contexte, il s’agit du discours que tinrent les Corcyréens aux athéniens aux début de la guerre du Péloponnèse. Corcyre, prospère cité sur les cotes orientales de la Grèce, se rebelle contre sa cité mère, Corinthe, et sollicite l’aide athénienne.  Les ambassades de Corcyre et de Corinthe défendent leur cause devant les citoyens d’Athènes.

Ce discours introduit déjà le mélange détonnant que l’on retrouvera bien souvent dans l’histoire: idéologie,  droit international et  géopolitique.  Nihil novi sub sole, rien de nouveau sous le soleil…

Tout le reste de l’année qui suivit le combat naval et l’année suivante, les Corinthiens, irrités de la guerre contre les Corcyréens, construisirent des vaisseaux et consacrèrent tous leurs efforts à équiper une flotte ; ils rassemblèrent des rameurs provenant du Péloponnèse même et du reste de la Grèce, auxquels ils promettaient une solde. A l’annonce de leurs préparatifs les Corcyréens prirent peur ; ils n’étaient liés par traité avec aucun peuple de Grèce et ils n’avaient conclu aucune convention (40) ni avec les Athéniens, ni avec les Lacédémoniens. Aussi décidèrent-ils d’aller trouver les Athéniens pour obtenir leur alliance et tâcher de trouver auprès d’eux quelque secours. A cette nouvelle, les Corinthiens eux aussi vinrent à Athènes ; ils voulaient éviter que la flotte athénienne ne s’unît à la flotte corcyréenne et que les forces combinées ne les empêchassent de mener la guerre comme ils l’entendaient. L’assemblée fut constituée et ils parlèrent contradictoirement. Voici ce que dirent les Corcyréens :

XXXII. – « Il est juste, Athéniens, que des gens qui ne vous ont rendu aucun service important et ne sont pas vos alliés, en venant demander de l’aide à autrui, comme nous le faisons maintenant, montrent en premier lieu que leur demande est avantageuse, ou tout au moins n’est pas nuisible ; ensuite que leur reconnaissance sera certaine. S’ils n’établissent pas nettement chacun de ces points, ils ne doivent pas s’irriter en cas d’échec. Les Corcyréens nous ont envoyés vous demander votre alliance, avec la ferme conviction de vous fournir des raisons solides. Car il se trouve que dans notre nécessité actuelle, la conduite que nous avons tenue à votre égard, pour avoir été inconsidérée, s’avère maintenant défavorable. Nous qui, jusqu’à présent, par notre volonté n’avons été les alliés de personne, nous venons maintenant vous demander votre alliance ; c’est précisément ce qui a causé notre isolement dans la présente guerre contre les Corinthiens. Ainsi notre prétendue sagesse d’autrefois, qui nous interdisait d’entrer dans l’alliance d’un autre peuple et de nous associer aux desseins d’autrui, nous paraît maintenant impuissance et faiblesse. Dans le combat naval avec les Corinthiens, nous les avons nous-mêmes repoussés par nos propres forces, mais maintenant qu’ils se disposent à nous attaquer avec des forces plus considérables, rassemblées du Péloponnèse et du reste de la Grèce, nous voyons que nous sommes dans l’impossibilité de vaincre avec nos seuls moyens et que le péril est immense pour nous, si nous succombons. Aussi sommes-nous contraints à vous demander du secours, ainsi qu’à tout autre peuple ; et vous devez nous pardonner, si nous renonçons à notre inaction d’autrefois qui fut inspirée moins par mauvais vouloir que par erreur de jugement.

XXXIII. – « La circonstance qui nous fait solliciter votre appui vous sera avantageuse sur bien des points ; tout d’abord vous accorderez de l’aide à un peuple injustement traité et qui ne fait tort à personne ; ensuite, en accueillant des gens qui sont très gravement menacés, par ce bienfait inoubliable vous mériterez ta plus vive des reconnaissances. De plus nous possédons une marine, qui n’est inférieure qu’à la vôtre. Examinez aussi s’il est un avantage plus rare et plus redoutable pour les ennemis, que de voir une puissance dont vous estimerez devoir acheter l’alliance au prix de riches trésors et d’une vive reconnaissance, venir s’offrir d’elle-même à vous de son plein gré, se remettre en vos mains, sans risques et sans frais, et vous apporter en outre l’estime publique ; ceux que vous défendrez vous en auront de la reconnaissance ; vous-mêmes en tirerez une augmentation de votre puissance. Voilà des avantages qui, en tout temps, ont été rarement réunis ; il est peu ordinaire que des gens qui sollicitent du secours apportent à ceux qu’ils appellent à leur aide autant de sécurité et d’éclat qu’ils en doivent recevoir (41), Croire que la guerre où nous pourrions vous être utiles n’aura pas lieu, c’est se tromper : c’est ne pas s’apercevoir que les Lacédémoniens feront la guerre précisément parce qu’ils vous redoutent ; que les Corinthiens sont puissants auprès d’eux et sont vos ennemis ; qu’ils commenceront par nous attaquer, pour se porter ensuite contre vous, car ils craignent dans leur haine commune que nous ne nous unissions contre eux et ils veulent atteindre l’un ou l’autre de ces objectifs : ou nous nuire ou se fortifier eux-mêmes. Il nous faut les devancer : vous en nous accordant votre alliance, nous en la sollicitant ; et mieux vaut prévenir leurs attaques que d’avoir à y riposter.

XXXIV. – « S’ils disent qu’il n’est pas juste que vous accueilliez les colons des Corinthiens, qu’ils sachent que toute colonie, lorsqu’elle est bien traitée, honore sa métropole ; mais que mal traitée, elle s’en éloigne. Car si des colons émigrent, ce n’est pas pour être les esclaves, mais les égaux des gens de la métropole. Qu’ils nous aient traités injustement, la chose est évidente quand nous leur avons offert un arbitrage pour l’affaire d’Épidamne, ils ont mieux aimé obtenir le règlement de leurs griefs par les armes que par les moyens légaux. Que leur conduite envers nous qui sommes leurs parents vous serve de leçon : ne vous lassez pas tromper par eux, ne cédez pas immédiatement à leurs prières. Car c’est en évitant de se créer des regrets pour avoir servi ses ennemis qu’on vit avec le moins de dangers.

XXXV. – « En nous accueillant vous ne romprez pas le traité conclu avec les Lacédémoniens, puisque nous ne sommes les alliés ni des uns ni des autres. Car il est spécifié dans le traité qu’une ville grecque qui n’est l’alliée de personne peut s’unir à ceux à qui il lui plaira et il serait révoltant qu’eux-mêmes pussent équiper leurs vaisseaux non seulement avec les gens compris dans le traité, mais encore avec d’autres pris dans le reste de la Grèce, et même avec vos sujets, alors qu’ils nous empêcheraient d’entrer dans l’alliance dont il s’agit et de recevoir d’où que ce fût du secours ; et ils nous feraient un crime d’obtenir de vous ce dont nous avons besoin ! C’est nous qui aurons de bien plus graves griefs, si nous ne l’obtenons pas ! Est-il possible que vous nous repoussiez, quand nous sommes en danger, nous qui ne sommes pas vos ennemis ? Non seulement vous ne vous opposerez pas à ceux qui sont vos ennemis et qui déjà s’avancent, mais de plus vous les laisseriez sans protester accroître leurs forces même sur les pays qui vous sont soumis ; ce serait bien injuste ! Il faut ou les empêcher de tirer des mercenaires de chez vous, ou nous envoyer du secours dans la mesure du possible, et surtout nous admettre dans votre alliance et nous secourir ouvertement. Nous vous l’avons dit dès le début, nombreux sont les avantages que nous vous indiquons le plus grand, le plus propre à vous décider, c’est que nos ennemis sont les mêmes (42), qu’ils sont forts et capables de nuire à ceux qui se détacheront d’eux. C’est une alliance avec une puissance maritime et non avec une puissance continentale qui vous est offerte ; la refuser vous causerait une perte bien plus grande. L’essentiel pour vous est de ne laisser personne acquérir une marine ; sinon, d’avoir, si vous le pouvez, l’amitié du peuple le plus puissant sur mer.

XXXVI. – « Que celui qui reconnaît la justesse de ces arguments, mais craint en se lassant convaincre de rompre la trêve, sache que la peur qu’il inspire, appuyée sur la force, effrayera davantage les ennemis, tandis que la sécurité que son refus lui donnera, dénuée de cette force, inspirera moins de crainte à de puissants ennemis. II faut savoir que c’est davantage sur le sort d’Athènes que sur celui de Corcyre que porte la présente délibération ; et c’est ne pas prendre le meilleur parti, si vous ne considérez que le présent, quand il s’agit d’une guerre prochaine et presque commencée et si vous hésitez à vous ranger aux côtés d’une ville dont la situation et l’inimitié sont peur vous de la plus grande importance. Son emplacement est des plus avantageux pour qui se rend en Italie et en Sicile ; elle peut empêcher une flotte d’aller de ces pays dans le Péloponnèse et interdire le passage du Péloponnèse dans ces contrées. Sur les autres points elle présente de très grands avantages. Bref, à envisager la question tant dans l’ensemble que dans les détails, sachez pour la raison suivante ne pas nous abandonner : il y a chez les Grecs trois marines importantes : la vôtre, la nôtre et celle des Corinthiens ; si vous laissez se joindre les deux dernières, si les Corinthiens tombent sur nous à l’improviste, vous aurez à combattre à la fois contre les Corcyréens et les Péloponnésiens. Mais si vous nous accueillez, vous pourrez les combattre avec des vaisseaux plus nombreux grâce aux nôtres. »

Pe

4 commentaires sur « Athènes et Corcyre »

  1. Oui, c’est du moins ainsi que Thucydide le raconte. Les corinthiens parlent juste après. Évidemment, il ne s’agit pas de discours réels au sens où ce serait effectivement passé comme cela mais plutôt de reconstitution. Enfin, cela varie selon les cas en fait.

  2. Concernant les conflits entre les cités grecques, j’ai un trou. Je ne me rappelle que les guerres Athénes contre Sparte, les alliances contre la Perse (les 300🙂 ) puis l’annexion par la Macédoine. Qu’a donc décidé Athenes et quel est le résultat de cette guerre ?

  3. Les perses, c’était avant, la Macédoine c’est après.
    Quand à la guerre elle-même, l’affaire de Corcyre n’est que le début, Athènes interviens et la guerre va durer trente ans pour finalement se terminer par une défaite Athénienne.

    Vous en saurez plus en lisant Thucydide, c’est franchement conseillé.

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