L’Aigle et le Dragon

En Juin 2005,  Robert D. Kaplan, journaliste suivant les questions stratégiques, publiait dans the Atlantic Monthly un article intitulé « How We Would Fight China ».

cnplanSon sujet comme son titre l’indique était la confrontation politique et militaire qui, selon lui, aurait immanquablement lieu dans le Pacifique.

L’article commence par une affirmation péremptoire: le moyen-orient cessera bientôt d’être le centre principal de l’attention des États-Unis dans les années 2010, et ce quelque soit l’avenir de l’Irak. Péremptoire car avec  30% poussant de la production mondiale de pétrole (sans parler bien entendu des réserves prouvées) originaire du golfe du persique, cette région ne peut pas vraiment être qualifiée de secondaire. De plus, il ne fait guère de doute que le 11 septembre a relancé l’Islam radical pour une génération. Pour s’en convaincre il suffit de de constater que plusieurs millions de jeunes musulmans, arabes ou non, seront arrivés à la maturités politique dans les années 2000/2015. Sauf évènement spectaculaire, il est difficilement admissible que ce groupe abandonnera facilement la grande passion politique de sa génération (autre exemple: la mouvance gauchiste dans les années 60).

Le lecteur est donc d’emblée agacé par une affirmation qui paraît problématique, même écrite en 2005. D’autant plus que le style emphatique ne colle pas très bien avec une analyse stratégique aussi ambitieuse. Toutefois, Kaplan se fera pardonné grâce aux pages suivantes riches d’enseignements.

Le propos est bien entendu introduis par les banalités d’usage sur la ressemblance entre l’Europe du XIXeme siècle et l’Asie du XXIème siècle, ce qu’il n’y a pas lieu de contester même si le lecteur poussera sans doute un long soupir en se demandant si il ne serait pas possible de varier un peu les métaphores.

Commandement USPassé cette première étape, Kaplan insiste lourdement sur l’importance de PACOM, c’est à dire du commandement pacifique basé à Hawaï dont la responsabilité s’étend sur l’ensemble du Pacifique et une bonne partie de l’océan indien. Il est très frappant de constater qu’il considère qu’il s’agit d’une entité pratiquement autonome. Le pouvoir civil semble pratiquement absent tout au long de sa description. Selon lui, cela s’explique par l’absence de lobby type AIPAC et plus généralement de grande passions politiques américaines en Asie. Ainsi, l’absence de ces facteurs perturbateur et l’importance des relations commerciales trans-pacifiques font que les relations sino-américaines seraient structurellement stables. Et ce, malgré les importantes sommes alloués par la Chine à sa modernisation militaire. Cela laisse sceptique sur deux points: d’abord le relatif effacement du pouvoir politique paraît anormal, aussi importante que soit la diplomatie militaire, elle ne saurait remplacer la diplomatie standard qui, dirigé par le pouvoir civil,  est seule légitime et crédible en dernière analyse. La parole d’un général aussi élevé soit-il ne vaut pas grand chose sans l’accord et le soutien de ses supérieures.

island chainsLa situation devrait rester stable malgré la modernisation militaire chinoise. Pour Kaplan, celle-ci devrait permettre à la Chine d’agir dans la pacifique jusqu’à la seconde chaîne d’îles c’est à dire jusqu’au Marianne. La flotte chinoise devrait être capable de pousser épisodiquement jusqu’au golfe du persique mais le gros des forces restera concentré à l’est du détroit de Malacca. Il est à noter que l’auteur n’attache aucun sinistres desseins à cette expansion. La Chine cherche simplement à protéger ses intérêts légitimes. Sur ce sujet des intérêts légitimes, il est intéressant de constater que des officiers américains disent à leur interlocuteur ne pas vouloir se battre pour Taïwan. Ce n’est pas le seul article où le lecteur pourra trouver cela. L’information semble donc vraisemblable.

Les acteurs sont posés, il faut voir la scène qui est caractérisé par son gigantisme et la très grande variété des enjeux. Cela va des rivalités stratégiques majeurs aux États insulaires effondrés en passant par le terrorisme et diverses formes de criminalité.

Pour faire face à ces défis, les États-Unis auront certes besoin de force conventionnelle lourde tel que leur porte-avions, et manifestement en positionnant la moitié des forces navales américaines dans le pacifique, tout est près de coté là;  mais aussi de forces plus légère de « police » , à défaut d’un  meilleur terme. Pour Kaplan, le LCS est un programme phare de cette deuxième catégorie. Compte tenu des évolution récente du programme, notamment l’augmentation significative de son prix et les incertitudes sur sa mission réelle( voir Information Dissemination), cela paraît très douteux. Il ne s’agit pas ici de relever un détail inutile pour contredire l’auteur mais d’illustrer qu’entre l’idéal et la réalité, l’establishment militaire américain a de grande difficulté à se débarrasser de son réflexe hyper-technologique.

Ce réflexe culturel est très bien illustré par l’affirmation que la superiorité technologique est si total que les forces américaines éprouveront des difficultés à travailler avec leur alliés. Et l’auteur continue sur la solitude de la super-puissance. L’affirmation laisse rêveur et témoigne d’une certaine arrogance qu’il paraît difficile de justifier.

Ce problème de l’inter-opérabilité amène à faire la liste des alliés.On ne rentrera pas dans les détails. Mais Singapour semble particulièrement apprécié. Le rôle principal des alliés dans la vision de Kaplan est de servir de gendarme local et de fournier des points d’appuis.

En ce qui concerne les points d’appuis, il y a plusieurs choses à noter. Tout d’abord, comme il a déjà été dit, Singapour est très apprécié. Notamment pour ses importantes installations portuaires qui, avec Yokosuka et Guam, sont les seuls capables d’accueillir des porte-avions à l’ouest du Pacifique.

Guam
Guam

Reste que le point d’appuis principal devrait être Guam avec sa grande base aéronavale. Celle-ci permet aux forces US d’être à trois jours de navigations de la Chine, au lieu d’une semaine à partir de Hawaï. Kaplan estime qu’il faut essayer de limiter son importance en devellopant des facilités informelles dans des Etats bienveillants mais aussi, et c’est plus problématique, grâce au base en Asie centrale. Ce dernier point est hautement problématique car le journaliste semble faire bien peu de cas du statuts de membre de l’OCS des États d’Asie centrale. Ce fait rend assez douteux la possibilité qu’ils se montrent coopératifs dans une confrontation, même froide,  avec la Chine.

Toujours sur Guam, on remarquera que Kaplan ne fait pas  allusion au fait que son importance dépend aussi du succès du transfert des forces US d’Okinawa vers Guam. Or la lecture des analyses d’Observing Japan semble indiquer que ce transfert risque d’être très lent.

Enfin, Kagan termine curieusement sur l’Europe. Au premier abord, cette inclusion n’avait rien d’évident. Il fait une réflexion intéressante: la réticence des européens face au engagement militaire ne leur laisse d’autre choix que de développer les forces maritimes s’ils veulent jouer un rôle politique. Il s’agira alors pour les États-Unis d’exploiter cette investissement grâce à l’OTAN. Kagan insiste sur le fait que l’Europe de la défense et OTAN ne peuvent pas être compatible. Une Europe autonome sera nécessairement favorable à la Chine. C’est une idée courante outre-atlantique (soutenu aussi par Colin Gray)  qui peut être  contestable mais c’est un autre débat.

En conclusion, si l’article a quelques faiblesses, c’est tout de même une mine d’informations intéressantes. Les points principaux semblent être en accord avec l’essai prospectif de la FRS.

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