Dépression Afghane

octobre 28, 2009

 

Démission, révélations embarrassantes( ou peut être pas, la question est en débat), même les plus conservateurs semblent changer d’avis, le tout avec les discussions de l’administration Obama qui commencent à ressembler à des hésitations (les termes du débat sont connus depuis plusieurs mois, mettre autant de temps à prendre une décision ou au moins donner une indication c’est suspect), autant d’indicateurs qui donnent l’impression que quelque soit la situation sur le front extérieur, le front intérieur se porte mal, très mal. Argument central du camp “anti-escalade”(vocabulaire passablement chargé, utiliser “escalade” vous place tout de suite dans le camps des anti): la coalition n’a pas les moyens de ses ambitions. Peut être ont-ils raison.

Mais le plus étrange c’est la vitesse à laquelle le débat a changé, il y a quelque mois, le président Obama déclarait que l’Afghanistan était une priorité, et les grands quotidiens approuvaient en cœur. Aujourd’hui c’est l’engagement en Afghanistan qui est remis en question.

Michael Semple, un spécialiste parle pendant 90 minutes, à voir.

Jean-Dominique Merchet sur le blog secret défense, rappelle l’existence d’un manuel de l’US Army intitulé “Money as a Weapon System”. Selon lui, on ne devrais donc pas être surpris outre mesure par le versement supposé d’argent par les forces italiennes à un groupe armée pas très bien identifié pour obtenir le calme dans leur région de responsablité.

Peut être…mais il paraît difficile de se servir ce manuel pour soutenir cette thèse. Il n’est pas nécessaire de lire intégralement le manuel pour se rendre compte qu’il ne s’agit pas vraiment de prendre des valises pleines de billets verts et de les donner sans autres formes de procès à des individus armés en échange d’un calme relatif. Il est manifeste à la lecture qu’il s’agit d’une affaire relativement bureaucratisé et contrôlé. L’argent sert à financer des milices et des forces armées régulières locales ainsi qu’ à financer des projets de développement locaux ou indemniser des victimes.

Pour être plus concret, prenons l’exemple du “réveil” d’Al-Anbar qui a fait couler beaucoup d’encre. En  2007, des “tribus” sunnites irakiennes de la province irakienne d’Al Anbar, à l’ouest de Bagdad, finisse par se lasser de l’extrémisme violent d’Al-Qaida. Les américains profitent de l’occasion et un accord est trouvé. Les américains vont financer et armer une milice appelé tout d’abord Concerned Local Citizen, puis Son of Iraq.  Ces miliciens assurent  la sécurité de leur quartier en coopération étroite avec l’armée américaine et sous l’autorité de leur émir ou tout autre figure locale. Contrairement à l’image commune, il ne s’agit pas de distribuer des armes et de l’argent à tout va. Les américains profitent de l’occasion pour mettre en place un système de contrôle de la population. Chaque volonté est identité et a un fiche biométrique , les officiers américains s’assurent régulièrement de la destination de l’argent. Bref, cette une affaire qui sur le plan technique est très contrôlé qui s’inscrit dans une stratégie militaire et un mouvement politique d’ensemble. C’est un résumé bref et très imprécis mais c’est l’idée, pour plus d’informations, il faut fouiller dans les archives de l’irremplaçable En Vérité.

Bref, les bonnes pratiques identifiés dans le manuel “Money as a Weapon System” n’ont sans doute que peu de chose en commun avec les activités supposés de nos alliés italiens. Là, nous avons à faire semble-t’il à une forme de racket. Le groupe armée X avec un degré de nuisance significatif est payé pour qu’il se tienne tranquille. S’agit-il de taliban? d’un autre groupe?  Peu importe, il s’agit d’un simple accord. Il n’y a priori aucun processus politique, ni même de stratégie d’ensemble derrière cela. Si un groupe a été effectivement  payé, on peut même s’interroger sur la rationalité de cette action. En effet, le groupe en question  peut exiger plus sachant qu’il est position de force et atteindre patiemment, accumuler des ressources: argent, armes, forces morale et politiques. Bref, financer des groupes armés anti-coalition ou en tout cas à la loyauté  douteuse sans avoir les moyens des contrôler ou de les marginaliser à terme est suicidaire.

Le Washington Post a un intéressant article sur un prochain redéploiement des forces américaines sur le théâtre afghan. Ce changement s’inscrit apparemment dans la nouvelle stratégie suivit par le général McChrystal. L’objectif est d’abandonner les zones trop reculés où la présence américaine a peu de chance de produire de grand résultat faute de concentration suffisante de l’effort et des les envoyer dans les zones à plus fortes densités humaines . L’exemple choisi est le Nouristan, région isolé du nord-ouest de l’Afghanistan. Cette une région difficile d’accès où la population locale s’est fort bien contenté pendant des années d’une présence minimal du gouvernement central, aussi bien aujourd’hui qu’à l’époque des taliban. Il est difficile de concevoir plus reculé, c’est pourquoi si le Nuristan a une valeur d’idéal-type, il est tout de même peu probable que les choix soient aussi évidents et faciles à faire dans le reste du pays.

Nuristan

Archive INA: vidéo (il faut payer pour avoir l’intégralité)

Quelques photos du Nuristan de l’US Army sur Flickr

Dans les discussions sur les armes nucléaires, un évènement significatif semble avoir été perdu. La Russie a donné son accord pour le survol de son territoire par des avions de transports américains à destination de l’Afghanistan. Au total se serait 4500 vol par an qui serait possible.

Le gouvernement russe permettait déjà à l’Allemagne de passer par son territoire en train pour assurer le soutien logistique des troupes allemandes déployés en Afghanistan.

Tout d’abord, cela confirme ce qu’on savait déjà: le gouvernement russe n’a aucun intérêt à voir les talibans l’emporter en Afghanistan. La Russie a déjà bien assez de problèmes avec les islamistes et les risques de déstabilisation en Asie centrale sont important.

Après cela pose un certain nombre de questions: entre autre, dans quelle mesure ces accords permettent de réduire la dépendance à la route pakistanaise (qui malheureusement est dangereuse)? Est-ce un prélude à un accord général avec l’OTAN?

En ce qui concerne la deuxième question, il est intéressant de mettre en parallèle cet accord avec son équivalent allemand. Dans les deux cas,  il s’agit de relations purement bilatérales et l’autorisation de transit ressemble plus à une faveur spéciale accordé qu’à un prélude à des discussions plus larges avec l’OTAN.

La citation du jour

mai 21, 2009

They come to the table with more hidden agendas than David Copperfield has hidden rabbits.

Ils[les afghans] arrivent à la table avec plus d’intentions cachés que David Copperfield a de lapins.


Source(via  Ghost of Alexander et Bill and Bob’s excellent afghan adventure): Un document fascinant écrit par le capitaine Carl Thompson de l’US Army sur les leçons à tirer de son expérience en Afghanistan: Winning Afghanistan . L’importance de la compréhension culturelle est très bien mise en valeur. Les populations locales  ne sont pas particulièrement stupides, elles ont en revanche leur propres habitudes et contraintes. Par exemple, les soldats doivent partir plusieurs jours pour ramener le salaire à leur famille qui les attendent au village. Inimaginable dans une armée occidentale depuis plusieurs siècles, absolument nécessaire et inévitable en Afghanistan.

Les habitants ont leurs propres intérêts et ne sont pas des objets passifs mais tentent aussi de manipuler les forces en présences dans leur propre intérêt économique ou politique, parfois contre leur voisin. Le tout est enveloppé dans un emballage culturel que le soldat étranger doit déchiffrer tant bien que mal.

Tout cela est assez compliqué et se prête mal à la planification, aujourd”hui comme hier le commandant local est flexible et autonome. L’important à retenir  c’est que ce n’est pas parce que leur manière de faire paraît moins efficace selon nos critères que c’est pour autant  stupide. Remarque assez consensuelle mais qui n’a jamais été évidente pour tout le monde.Mais assez parler, lisez ce petit texte  plein de remarques intéressantes.


“Il n’y a pas de solutions militaires”, c’est la phrase type, l’incantation, une fois cette courte phrase prononcée, la lumière chasse l’obscurité et tout devient claire. Nous avons un nouvel exemplaire de ce phénomène grâce au secrétaire d’État aux Affaires européennes, Bruno Lemaire.

nous ne gagnerons pas militairement” Non, sans blague! Alors on a perdu? Dans ce cas là, pourquoi est on encore là bas?  Quelle est cette nouvelle vision du conflit? C’est d’autant plus stupéfiant, non, en fait complètement délirant, absolument inexcusable, car notre cher secrétaire d’État ne veut pas perdre de vue “l’axe stratégique: garantir notre sécurité en évitant que se reconstitue dans cette zone un  foyer terroriste“.

Mais où est la logique? Qu’est ce que cela signifie “gagner militairement”?Soit on gagne, soit on perd. C’est à se casser la tête contre le mur, peut importe qu’à chaque fois qu’un groupe de taliban se présente à découvert il exterminé aussi rapidement qu’un groupe de Vietcong. C’est dénué  de sens. On en reviens à la fameuse citation de Le Duc Tho (que je ne retrouve plus), peu importe que les américains n’aient jamais perdu une seul bataille, ce n’était pas là que cela se jouait.

Tout cela évidemment, ce sont des lieux communs pour ceux qui s’intéressent un peu  aux conflits irréguliers. Peu importe le body count, c’est l’effet politique qui prime, la lutte pour les consciences. Évidemment le fait de le dire ne transforme pas la réalité, derrière les principes il y a une application extra-ordinairement difficile et pleine d’ambiguïté.

Dire qu’il n’y a “pas de solutions militaires” ou un équivalent est dénué de sens. Bien évidemment il ne s’agit pas d’aller sur le terrain, déverser les bombes et faire des calculs statistiques pour savoir combien de taliban sont morts. Mais qu’est ce qu’on s’imagine? Que l’armée ne sert à rien? Qu’une fois avoir prononcé les mots magiques le problème va disparaître? Si on veut effectivement empêche la reconstitution de l’infrastructure terroriste d’Al-Qaida en Afghanistan, il faut trouver une solution politique à ce problème. Cette solution politique, à moins d’un miracle, passera nécessairement par une action militaire. La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Utiliser des soldats, lâcher des bombes, tuer des gens, c’est faire de la politique.Le monde n’est pas dans un état binaire ou les phases purement militaires et purement diplomatiques sont bien délimitées comme dans une présentation powerpoint. La violence et la menace de la violence sont une partie  partie intégrante du champ politique tout comme les négociations.

Alors, soit on renonce à l’objectif que l’on s’est fixé soit on accepte les conséquences. Dans le deuxième cas, on ne fait pas des déclarations ambiguës dépourvue de signification. Qu’est ce que les auditeurs de France-Inter ayant écouté Mr Lemaire vont retenir de son intervention? “nous ne gagnerons pas militairement”, qu’est ce que cela signifiera pour eux?

L’arrière n’est pas un salon de thé sympathique où l’on peut débattre en toute tranquilité et raconter n’importe quoi. C’est un champ de bataille, le théâtre d’une lutte pour le contrôle de l’information. Celui qui fera passer son message gagnera et même les taliban comprennent cela, eux qui multiplient les contacts des journalistes occidentaux. Maîtriser les flux d’informations, c’est manipuler les perceptions de la réalité, c’est attaquer à la base l’ennemie en frappant sa volonté.

Alors, il serait peut être temps que le gouvernement se mette d’accord et qu’il contrôle l’expression de ses membres. Quel besoin a un secrétaire d’Etat aux Affaires Européennes de faire le moindre commentaire sur l’Afghanistan et en plus de desservir les intérêts du pays avec des formules dépourvus de sens.

La presse l’annonce, le general David McKiernan, le commandant de l’ISAF mais aussi des forces américaines en Afghanistan, a vu son tour de 24 mois interrompu. Le secrétaire Robert Gates a indiqué  qu’avec  “une nouvelle stratégie, une nouvelle mission et un  nouvel ambassadeur” , il fallait aussi de nouveaux généraux.

Pourquoi pas? Ce qui est curieux c’est l’identité de son remplaçant: le général  McChrystal. Ce dernier s’est fait connaître comme commandant du Joint Special Operations Command à qui on doit entre autre l’élimination Abu Musab Al-Zarqawi. Son profil est donc orienté opérations spéciales avec des frappes contre des cibles très spécifiques, pas vraiment le profiil auquel on pourrait s’attendre pour une campagne de contre-insurrection en generale moins cinétique ou ,autrement dit, utilisant de manière moins directe la force militaire.

Cela reflète peut être les jeux d’influence autour de la stratégie à Washington. En effet, il semble que deux groupes puissent se distinguer aujourd’hui selon la presse amércaine. Il y aurait les “contre-terroristes” soutenus par le Vice-president Biden qui estiment que des frappes limités au Pakistan et une focalisation sur la lutte anti-terroriste au détriment du nation-building est nécessaire. A l’inverse, il y aurait les contre-insurgés estimant que seul une véritable campagne de contre-insurrection peut véritablement réussir. La nouvelle stratégie n’a à ce titre fondamentalement rien changé car dans sa formulation officielle  actuelle, elle est suffisament vague pour être interpretée de plusieurs manières.

La nomination ne McChrystal dont le type d’opération semble correspondre au profil contre-terroriste semble indiquer de quel coté penche la balance. Mais tout cela reste très hypothétique.

Edit: information complémentaire sur En Vérité.

Il avait déjà été dit que le problème de l’Afghanistan n’était pas tellement les grands principes de la stratégie mais son appliaction. Registan nous offre l’exemple de la lutte contre l’opium.

On sait que les taliban se servent des taxes prélevées sur la culture des paveaux dans les régions qu’ils contrôlent pour financer une partie de leurs opérations (dans quelle proportion? C’est un sujet de débat). D’où l’idée fort logique compte tenu des effets négatifs induis par le trafique d’opium, notamment la corruption des autorités, de lutter contre cette culture.

Mais comment faire? Il semble que dans certaines provinces, une stratégie indirecte avait été adopté. Il s’agissait de frapper les fournisseurs de matériels, les transformateurs, bref tout le monde sauf les paysans( hélas, la source de l’information a été perdu). Visiblement ce n’est pas toujours le cas. Dans la province de Nangahrar , les cultures sont directement détruire au printemps. Et on apprend incidemment que c’est la periode ou les paysans se sont endettés pour survivre à l’hiver mais n’ont pas encore pu se refaire une santé financière grâce à la vente de leur production.

Merveilleux, n’est ce pas?

Les forces américaines utilisent aujourd’hui fréquemment des drones predator pour frapper des cibles “à haute valeur ajouté” au Pakistan, plus précisément dans la FATA, Federally Administred Tribal Area ( la zone tribale). L’objectif est d’éliminer tel ou tel personnage important de l’insurrection taliban qui s’est réfugié dans le sanctuaire pakistanais. Est-ce positif ou négatif?

Pour: la zone tribale sert de sanctuaire. Il est impossible de vaincre l’insurrection si les taliban ont une base sur  de l’autre coté de la frontière dans laquelle ils peuvent opérer en toute impunité. Il faut frapper pour désorganiser la base adverse et son commandement ainsi qu’élever le coût de leurs opérations( les forcer à se couvrir, à se défendre, etc).

Contre: ces frappes tuent des civils, ce qui a pour effet de  pousser la population locale dans les bras de l’insurrection. Le gouvernement pakistanais est décrédibilisé et est dans une position très difficile vis à vis de sa population(alors même qu’il offre ses bases pour les drones predator).

EDIT: Informations complémentaires là: Electrosphère